Voilà maintenant deux mois que nous avons lancé Périagogè. Le projet n’en est encore qu’à ses débuts, mais beaucoup de chemin a déjà été parcouru. Merci à tous les lecteurs assidus qui prennent de leur temps pour lire le fruit de nos recherches. C’est aussi l’occasion pour nous d’aborder un sujet un peu plus polémique, mais surtout beaucoup plus central pour la foi chrétienne : l’identité de Jésus.
Nous allons nous intéresser à un verset particulièrement connu des Témoins de Jéhovah :
« Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute création. » — Colossiens 1:15.
Ce verset occupe une place importante dans la manière dont les Témoins de Jéhovah comprennent Jésus. Selon eux, l’expression « premier-né de toute création » signifie que Jésus est la première créature produite par Dieu. La note d’étude de leur traduction est très explicite : « C.-à-d. le premier être créé par Jéhovah. »
À première vue, le raisonnement peut sembler assez simple : si Jésus est le « premier-né de toute création », ne faut-il pas comprendre qu’il est le premier membre de cette création ?
Pour le savoir, il ne suffit pourtant pas de s’arrêter au mot « premier-né ». Il faut regarder comment ce terme est utilisé dans les Écritures et surtout lire la phrase dans son contexte immédiat. Car les versets suivants expliquent justement pourquoi le Christ est appelé ainsi.
Mais alors, plusieurs questions apparaissent. Est-ce réellement ce que signifie « premier-né » ? Pourquoi le verset suivant affirme-t-il que « tout » a été créé par le Christ ? Et que faire d’Apocalypse 3:14, où Jésus est appelé « le commencement de la création de Dieu » ?
Et puis, on peut se demander si le Nouveau Testament présente Jésus comme un être qui, à un moment donné, a commencé à exister. C’est finalement à cette question que nous allons essayer de répondre.
1. Que signifie « premier-né de toute création » ?
Le terme grec employé en Colossiens 1:15 est prōtotokos (πρωτότοκος), « premier-né ». Il peut effectivement avoir un sens chronologique dans certains contextes. Jésus est par exemple appelé le « premier-né » de Marie parce qu’il est son premier enfant (Luc 2:7). Il serait donc réducteur de prétendre que ce mot ne peut jamais désigner celui qui vient en premier.
Mais ce n’est pas son seul usage dans la Bible. Comme souvent dans la Bible et les textes anciens, un mot peut avoir un sens différent en fonction du contexte dans lequel il est utilisé.
Prenons un exemple particulièrement intéressant. En Exode 4:22, Dieu dit à Pharaon : « Israël est mon fils, mon premier-né. » La Septante emploie ici le même terme grec, prōtotokos. Pourtant, Israël n’est évidemment pas la première nation apparue dans l’histoire. Le titre exprime plutôt la relation particulière que Dieu entretient avec son peuple et la place privilégiée qu’il lui accorde.
Un autre exemple est encore plus parlant. En Jérémie 31:9, Dieu déclare : « Je suis un père pour Israël, et Éphraïm est mon premier-né. » Pourtant, Éphraïm n’était pas le premier fils de Joseph : Manassé était l’aîné (Genèse 41:51-52). Le récit de Genèse 48 raconte justement comment Éphraïm reçoit la bénédiction principale malgré son rang de cadet. Ici encore, « premier-né » peut donc désigner une position privilégiée, une prééminence, sans correspondre à l’ordre chronologique de naissance.
Dans le Psaume 89, Dieu parle du roi issu de la lignée de David et déclare :
« Et moi, je ferai de lui le premier-né, le plus haut placé des rois de la terre. » — Psaume 89:28.
Ici, « premier-né » exprime aussi clairement une position. Le texte lui-même explique le terme par « le plus haut placé des rois de la terre ». Il ne s’agit pas de dire que David serait chronologiquement le premier homme ou le premier roi engendré par Dieu, mais de lui attribuer un rang privilégié.
Ce rapprochement avec le Psaume 89 est d’autant plus intéressant que le spécialiste Sean McDonough considère justement que l’arrière-plan royal de ce psaume permet particulièrement bien d’expliquer Colossiens 1:15, où le Christ apparaît comme celui qui possède la prééminence sur la création.
À savoir
Cet emploi du vocabulaire de la « primauté » n’a rien d’exceptionnel dans le monde gréco-romain. Être « premier » pouvait aussi désigner celui qui occupait le rang le plus élevé. Le terme latin princeps, employé notamment pour Auguste, signifie littéralement « le premier » et pouvait désigner le « premier citoyen ». De même, Flavius Josèphe utilise l’expression grecque hoi prōtoi, « les premiers », pour parler des principaux personnages ou dirigeants d’un groupe. La priorité exprimée par le vocabulaire du « premier » pouvait ainsi fonctionner comme un marqueur de statut dans les relations sociales du monde méditerranéen antique.
Les titres employés dans Colossiens 1:15-20 — « image », « commencement » et « premier-né » — rappellent également les traditions sapientielles de Proverbes, du Siracide et de la Sagesse, dans lesquelles la Sagesse est associée à l’œuvre créatrice de Dieu. Ces deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles. L’essentiel pour notre question est ailleurs : le mot prōtotokos ne signifie pas automatiquement « premier être créé ». Son sens doit être déterminé par le contexte.
Pourquoi est-il appelé « premier-né de toute création » ?
Justement, l’auteur poursuit immédiatement. Le verset 15 ne s’arrête pas à l’expression « premier-né ». Le verset suivant commence par « car » et en donne la raison :
« Car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, le visible et l’invisible […] ; tout a été créé par lui et pour lui ; lui, il est avant tout, et c’est en lui que tout se tient. » — Colossiens 1:16-17, NBS.
L’auteur lui-même nous invite à comprendre le titre de « premier-né » à partir de la relation particulière du Christ avec la création. Il affirme que toutes choses ont été créées « en lui », « par lui » et « pour lui », puis qu’il existe « avant tout ».
Le Christ est présenté dans un rôle de médiation, d’abord dans la création, puis dans la réconciliation de toutes choses. Les deux parties du texte se répondent volontairement : il est « premier-né de toute création » au verset 15, puis « premier-né d’entre les morts » au verset 18.
Cela ne signifie pas que Colossiens 1:15-20 répond à lui seul à toutes les questions théologiques sur la nature du Christ, et ce n’est pas non plus le but de cet article. Cependant, bien que le passage distingue clairement Dieu et le Christ, il attribue en même temps à ce dernier une place exceptionnelle vis-à-vis de l’ensemble de la création.
2. Le problème de la Traduction du monde nouveau
Intéressons-nous plus particulièrement au verset 16. La plupart des traductions rendent Colossiens 1:16 de cette manière :
« Tout a été créé par lui et pour lui. » — NBS.
La Traduction du monde nouveau écrit autre chose aux versets 16 et 17 :
« Toutes les autres choses ont été créées par son intermédiaire et pour lui. [...] Il existait avant toutes les autres choses. »
La différence paraît minime, mais elle est pourtant déterminante ici. Le texte grec contient ta panta (τὰ πάντα), « toutes choses » ou « toutes les choses ». Aucun mot signifiant explicitement « autres », comme alla (ἄλλα), n’apparaît dans ces phrases.
Fait intéressant, la Bible d’étude des Témoins de Jéhovah le reconnaît elle-même. Sa note sur Colossiens 1:16 précise : « Litt. “toutes choses” », avant d’expliquer pourquoi les traducteurs ont néanmoins choisi d’insérer « autres ». Elle ajoute qu’une traduction littérale pourrait donner l’impression que Jésus « n’a pas été créé ».
Dans l’édition française de 1995 de la Traduction du monde nouveau avec notes et références, le terme apparaissait entre crochets : « toutes les [autres] choses ». Dans la révision française de 2018, ces crochets ont disparu.
Le problème est que, pour traduire « toutes les autres choses », il faut avoir déjà conclu que Jésus appartient lui-même aux choses créées. Bien sûr, il arrive qu’un mot implicite doive être ajouté pour rendre correctement le sens d’une phrase dans une autre langue.
Les Témoins de Jéhovah donnent notamment l’exemple de 1 Corinthiens 15:27, où Paul affirme que Dieu a soumis « toutes choses » au Christ, alors qu’il est évident que Dieu lui-même n’est pas compris parmi ces « toutes choses ».
Mais la comparaison a aussi ses limites. Dans ce passage, Paul précise immédiatement cette exception : « il est évident que cela n’inclut pas Celui qui lui a soumis toutes choses ». Or rien de comparable n’apparaît en Colossiens 1:16. Le texte ne précise jamais que le Christ serait exclu de « toutes choses » parce qu’il appartiendrait lui-même à la création.
Pour comprendre ta panta comme « toutes les autres choses », il faut donc avoir au préalable adopté l’interprétation selon laquelle « premier-né de toute création » signifie « première créature ». L’ajout d’« autres » est donc avant tout interprétatif.
Examinons alors un autre verset utilisé par les Témoins de Jéhovah pour soutenir cette conclusion.
« Le commencement de la création de Dieu »
En Apocalypse 3:14, Jésus est appelé dans la Traduction du monde nouveau « le commencement de la création de Dieu ». Selon leur Bible d’étude, ce texte confirme que Jésus est « le premier à avoir été créé par Dieu ».
Cependant, le terme grec traduit par « commencement » est archē (ἀρχή). Ce mot peut désigner un commencement, une origine, un principe ou encore, dans certains contextes, une position d’autorité.
À la fin du livre, Dieu déclare :
« Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. » — Apocalypse 21:6.
Le même mot archē est utilisé. Cela montre que le terme « commencement » ne signifie pas en lui-même « première créature » ni qu’un être a commencé à exister. Son sens doit être déterminé par le contexte.
Apocalypse 3:14 ne dit donc pas que Jésus est « la première créature de Dieu ». Le texte l’appelle archē, « commencement ». Ce passage ne peut donc pas servir comme si le grec affirmait explicitement qu’un jour Dieu aurait fait venir Jésus à l’existence.
Autrement dit, aucun des versets examinés jusqu’ici ne dit que Jésus aurait eu un commencement ou qu’il aurait été créé.
3. Jésus est-il lui-même présenté comme venant à l’existence ?
Jusqu’ici, nous avons surtout constaté que ni « premier-né » ni « commencement » ne signifient nécessairement « première créature ». Mais cela ne répond pas encore complètement à notre question : le Nouveau Testament nous dit-il quelque part que le Christ a lui-même commencé à exister ?
Le prologue de Jean apporte ici un élément particulièrement intéressant :
« Au commencement était la Parole [...] Tout est venu à l’existence par elle, et rien de ce qui est venu à l’existence n’est venu à l’existence sans elle. » — Jean 1:1-3.
Sans entrer ici dans le débat autour de la traduction de Jean 1:1, remarquons simplement la manière dont Jean construit son introduction. Lorsqu’il place la Parole « au commencement », il écrit qu’elle était déjà là (ēn, ἦν). En revanche, lorsqu’il parle de tout ce qui compose la création, il emploie egeneto (ἐγένετο), « vint à l’existence ».
Ce n’est pas le seul texte à employer ce langage. En 1 Corinthiens 8:6, Paul affirme :
« Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes. »
Jean ne raconte donc pas que la Parole aurait elle-même été la première réalité à venir à l’existence. Il la présente déjà présente « au commencement », puis affirme que tout ce qui est venu à l’existence l’a fait par son intermédiaire.
Si la Parole appartenait elle-même à cette catégorie, il faudrait supposer une exception que le texte ne formule pas. Cela rejoint de manière intéressante Colossiens 1:16-17 : là encore, le Christ est placé en relation avec l’ensemble de ce qui est créé et présenté comme celui par qui toutes choses viennent à l’existence.
Alors, si Jésus n’est pas présenté comme une créature, pourquoi la théologie chrétienne affirme-t-elle qu’il est « engendré » par le Père ? N’est-ce pas simplement une autre façon de dire qu’il a commencé à exister ?
Quelle différence les chrétiens ont-ils alors voulu établir entre un Fils « engendré » et une créature ?
Prenons une comparaison simple. Un homme peut fabriquer une table : la table est son œuvre et n’est évidemment pas de même nature que lui. Il peut aussi engendrer un fils. Dans ce cas, son fils n’est pas un objet fabriqué par lui : c’est un être humain engendré par un autre être humain.
C’est cette distinction que la formule chrétienne « engendré, non pas créé » cherche à exprimer. Le monde appartient à l’ordre des réalités que Dieu crée ; le Fils est compris comme venant du Père sans appartenir lui-même à cet ordre créé.
Les théologiens du IVe siècle cherchaient précisément à répondre à une difficulté posée par ces textes : comment parler d’un Christ distinct du Père, appelé son Fils, mais qui est aussi présenté comme existant avant le monde et comme participant à l’œuvre créatrice de Dieu ?
Chez nous, un père existe avant son fils. La théologie dite nicéenne ne veut justement pas dire que Dieu aurait d’abord existé seul avant d’engendrer Jésus à un moment donné. La génération du Fils sera comprise comme éternelle : il n’existe pas un moment où le Père aurait été sans le Fils.
C’est ce que cherche à préserver la distinction entre « engendré » et « créé ». La forme du symbole de foi reçue au concile de Constantinople en 381 exprimera cette idée en parlant du Fils comme « engendré du Père avant tous les siècles ».
Conclusion
Alors, « premier-né de toute création » signifie-t-il que Jésus est la première créature de Dieu ?
Le mot prōtotokos ne permet pas à lui seul d’arriver à cette conclusion. Exode 4:22, Jérémie 31:9 et le Psaume 89 montrent qu’un « premier-né » peut désigner celui qui reçoit une position privilégiée ou la première place. Et surtout, Colossiens explique immédiatement que le Christ est « premier-né de toute création » parce que toute la création existe en lui, par lui et pour lui. Les textes que nous venons d’étudier ne présentent pas Jésus comme une créature parmi les autres, même comme la toute première.
Jean 1 va même plus loin : lorsque toutes choses viennent à l’existence, la Parole « était » déjà là, et rien de ce qui vient à l’existence ne vient à l’existence sans elle. C’est précisément cette difficulté qui conduira les chrétiens des premiers siècles à chercher comment parler d’un Fils qui vient du Père sans appartenir à la création. Ils finiront par retenir une formule devenue célèbre :
« Engendré, non pas créé. »
Ils cherchaient avant tout à répondre à la même question que nous nous posons encore aujourd’hui : si tout vient à l’existence par lui, où devons-nous situer le Fils et comment comprendre sa relation avec Dieu et avec la création ?
Ou, plus simplement :
Qui est réellement Jésus ?
Sources
Texte biblique
Nouvelle Bible Segond, Genèse 41:51-52 ; 48:13-20 ; Exode 4:22 ; Psaume 89:28 ; Jérémie 31:9 ; Luc 2:7 ; Jean 1:1-3, 14, 18 ; 1 Corinthiens 8:6 ; 15:27 ; Colossiens 1:15-20 ; Apocalypse 1:5 ; 3:14 ; 21:6.
Nestle-Aland, Novum Testamentum Graece, 28e éd. révisée, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012.
Septuaginta, éd. Alfred Rahlfs et Robert Hanhart, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2006.
Commentaires et études
Jerome Murphy-O’Connor, « Colossians », dans John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 1191-1199, particulièrement p. 1193-1194.
Richard Bauckham, « Revelation », dans John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 1287-1306.
Sean M. McDonough, Christ as Creator: Origins of a New Testament Doctrine, Oxford, Oxford University Press, 2009, chap. 8, « Old Dominion: Creation in Colossians », p. 172-191.
N. T. Wright, « Poetry and Theology in Colossians 1.15–20 », New Testament Studies, vol. 36, no 3, 1990, p. 444-468.
John J. Pilch et Bruce J. Malina (dir.), Handbook of Biblical Social Values, Peabody, Hendrickson, 1998, p. 167.
Lewis Ayres, Nicaea and its Legacy: An Approach to Fourth-Century Trinitarian Theology, Oxford, Oxford University Press, 2004.
Publications des Témoins de Jéhovah
La Bible. Traduction du monde nouveau, édition révisée française de 2018, Colossiens 1:15-20 ; Apocalypse 3:14.
Les Saintes Écritures. Traduction du monde nouveau avec notes et références, édition française de 1995, Colossiens 1:16-17.
Traduction du monde nouveau, édition d’étude, notes sur Colossiens 1:15-16.
Étude perspicace des Écritures, article « Fils de Dieu », Watch Tower Bible and Tract Society.