Gog et Magog : de la prophétie d’Ézéchiel à l’Apocalypse — Deuxième partie

Bible et exégèse · Romain ·

Qui sont vraiment Gog et Magog ? D’Ézéchiel à l’Apocalypse, cet article retrace l’histoire de cette figure énigmatique et l'évolution des nombreuses interprétations qu’elle a suscitées.

Dans la première partie de cet article, nous nous sommes surtout intéressés à la figure de Gog de Magog présente dans le livre d"Ézéchiel. Dans les chapitres 38-39, Gog y est présenté comme un chef venu du pays de Magog, à la tête d’une immense coalition rassemblée contre Israël après sa restauration. Même si son nom peut conserver le souvenir d’un ancien roi ou d’un peuple redouté, Gog dépasse largement toutes les identifications historiques proposées. Dans la forme finale du récit, il représente la dernière puissance hostile qui tente de détruire le peuple restauré avant le retour de la présence de Dieu.

Mais l’histoire de Gog ne s’arrête évidemment pas avec Ézéchiel.

Dans les siècles qui suivent, ce nom va progressivement se détacher de son contexte d’origine, afin d'être rapproché de peuples toujours plus nombreux, puis intégré à de nouvelles traditions et être finalement repris par l’auteur de l’Apocalypse.

Une transformation importante se produit alors, puisque que Gog n’est plus seulement présenté comme un chef venant du pays de Magog. Les deux noms sont désormais réunis : « Gog et Magog ». Il faut alors nous demander à nous lecteurs modernes :

Comment cette évolution s’est-elle produite ? Que représentent Gog et Magog dans l’Apocalypse ? Sont-ils ensuite identiques à Satan ? Leur guerre est-elle la même que celle d’Harmaguédon ? Et pourquoi ont-ils été identifiés à tant de peuples différents au cours de l’histoire ?

Pour répondre, il faut commencer par observer ce qui s’est passé entre Ézéchiel et l’Apocalypse. C'est ici que ce situe le point de bascule.

1. Comment « Gog de Magog » devient-il « Gog et Magog » ?

Entre la rédaction du livre d’Ézéchiel et celle de l’Apocalypse, plusieurs siècles se sont écoulés. Très loin d'être une période vide, elle est au contraire très riche, marquée par un développement remarquable de la littérature juive. Ainsi au cours de cette période, les textes bibliques furent copiés, traduits et interprétés dans des contextes culturels et politiques très différents.

Un phénomène intéressant à noter est que le nom de Gog commence alors à apparaître dans des passages bibliques où il ne se trouve pas dans le texte hébreu traditionnel.

C’est notamment le cas dans l’ancienne traduction grecque de la Bible hébraïque, communément appelée la Septante. Cette traduction, commencée plusieurs siècles avant notre ère, fut largement utilisée par les communautés juives de langue grecque (ou hellénistiques), puis par les premiers chrétiens (le grec étant en quelque sorte la langue internationale de l'époque, comme l'est l'anglais aujourd'hui).

Dans le texte hébreu de Nombres 24:7, situé dans ce qu'on appelle l'oracle de Balaam, le prophète Balaam annonce qu’un futur roi d’Israël sera élevé au-dessus d’Agag. Mais certaines formes de la traduction grecque font apparaître le nom de Gog à la place de celui d’Agag.

Le passage devient alors une annonce dans laquelle le royaume attendu est élevé au-dessus de Gog.

Cette différence montre, pour certains traducteurs ou copistes anciens, que ce nom était déjà devenu celui d’un adversaire suffisamment célèbre pour être introduit dans une prophétie concernant la victoire future d’Israël.

L'eau coule de ses seaux, sa semence est fécondée par de grandes eaux. Son roi s'élève au-dessus d'Agag, et son royaume devient puissant. — Nombres 24:7

Le texte hébreu dit massorétique mentionne ici Agag, nom d'un roi amalécite vaincu par Saül dans le Premier Livre de Samuel. Dans ce contexte, le personnage mythique de Gog semble plus approprié. La tradition grecque de Nombres 24:7 témoigne ainsi de la manière dont le nom de Gog a progressivement acquis une portée plus générale.

Les Scythes selon Flavius Josèphe

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Cavalier scythe, membre d’un peuple nomade des steppes d’Eurasie.

La même évolution apparaît chez Flavius Josèphe, un historien juif du Ier siècle de notre ère. Lorsqu’il commente la liste des descendants de Noé figurant dans Genèse 10, Josèphe affirme que Magog est l’ancêtre des peuples que les Grecs appelaient les Scythes :

« Magog fonda ceux qui furent appelés d’après lui Magogites, mais que les Grecs nomment Scythes. » — Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, I, 123.

Cette identification sera grandement influente, car les Scythes étaient associés aux régions septentrionales, aux steppes et aux peuples cavaliers qui inspiraient la crainte aux sociétés sédentaires. Ce peuple était très souvent mal vu, et les préjugés à son égard étaient nombreux. Ils étaient donc un candidat naturel correspondant à l'image que les personnes avaient de Magog.

Cependant F. Josèphe écrit plusieurs siècles après Ézéchiel. Son témoignage est utile car il nous renseigne surtout sur la manière dont certains Juifs du Ier siècle comprenaient Magog. Évidemment, il ne prouve pas que l’auteur d’Ézéchiel visait explicitement les Scythes.

Cette brève mise en perspective permet de bien saisir que Gog et Magog sont devenus plus que le nom d’un chef et de son territoire, évoquant désormais les peuples lointains, les nations menaçantes et les ennemis qui doivent être vaincus lors de l’accomplissement final du projet de Dieu.

Cette évolution est importante à comprendre, car elle prépare directement leur apparition dans l’Apocalypse.

2. Quand Ézéchiel est repris dans l'Apocalypse

Le livre de l'Apocalypse reprend de manière évidente le livre d’Ézéchiel. Dans la précédente partie, nous avons vu qu’après la destruction de l’armée de Gog, Ézéchiel invite les oiseaux et les animaux sauvages à participer à un immense festin (Ézéchiel 39:17). On y trouve un parallèle avec Apocalypse 19 où un ange placé dans le soleil appelle tous les oiseaux qui volent au milieu du ciel :

« Venez, rassemblez-vous pour le grand repas de Dieu. » — Apocalypse 19:17.

Les oiseaux doivent manger la chair des rois, des chefs militaires, des puissants, des chevaux et de leurs cavaliers. La ressemblance ne laisse guère de doute. L’auteur de l’Apocalypse relit le festin décrit en Ézéchiel 39 et l’applique à une nouvelle scène de jugement.

Dans l’Apocalypse, ce repas intervient après le rassemblement de la Bête, des rois de la terre et de leurs armées contre le cavalier monté sur un cheval blanc. La Bête et le faux prophète sont jetés dans le lac de feu, tandis que les oiseaux se rassasient de la chair des vaincus (Apocalypse 19:19-21).

Ce détail est essentiel pour comprendre la manière dont l’auteur de l’Apocalypse utilise les textes prophétiques de l'Ancien Testament. Il ne se contente pas de recopier une prophétie en conservant tous ses éléments au même endroit. Il découpe les images d’Ézéchiel, les réorganise et les applique à plusieurs visions différentes.

Sverre Bøe a consacré une étude entière à cette question. Il montre qu’Ézéchiel 38–39 sert de texte de départ aux deux scènes d’Apocalypse 19 et 20. L’auteur de l’Apocalypse universalise également son modèle : l’ennemi n’est plus simplement celui de l'ancien Israël, mais celui du peuple de Dieu rassemblé parmi toutes les nations.

Ce qu'il faut comprendre, simplement, c'est que l’Apocalypse ne reproduit pas la guerre de Gog tel quel décrite dans Ézéchiel. Elle transforme ses images afin de construire sa propre représentation de la victoire finale de Dieu.

Gog et Magog deviennent toutes les nations

Le nom de Gog et Magog apparaît en Apocalypse 20, après la vision des mille ans :

« Quand les mille ans seront achevés, Satan sera relâché de sa prison. Il sortira pour égarer les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre. » — Apocalypse 20:7-8.

Le passage poursuit en déclarant que leur nombre est « comme le sable de la mer ». Les nations montent sur toute l’étendue de la terre et encerclent « le camp des saints et la ville bien-aimée ». Mais un feu descend du ciel et les détruit — Apocalypse 20:8-9. Voyons brièvement comment l’auteur de l'Apocalypse reprend clairement le récit d’Ézéchiel tout en lui apportant plusieurs changements importants.

Gog n’est plus un seul chef

D'abord dans le livre d’Ézéchiel, Gog est un personnage unique. Il dirige une coalition composée de peuples nommément identifiés. Dans l’Apocalypse, aucune personne appelée Gog ne commande l’armée. « Gog et Magog » désigne désormais les nations qui se trouvent « aux quatre coins de la terre ».

On peut alors comprendre que Satan égare les nations des quatre coins du monde, c’est-à-dire Gog et Magog. Les deux noms ne renvoient donc plus à deux pays précis que l’on pourrait rechercher sur une carte. Ils deviennent une désignation symbolique de l’ensemble des nations hostiles.

Ce qui était déjà une vaste coalition dans Ézéchiel prend pour finir une dimension véritablement universelle. Remarquons également que le danger ne vient plus seulement du « fond du Nord » comme dans Ézéchiel mais cette fois il vient des quatre coins de la terre.

L’Apocalypse mène ainsi à son terme une évolution commencée depuis plusieurs siècles. C'est l'aboutissement de plusieurs siècles de réflexion, Gog et Magog sont devenus le nom collectif dans sa dimension humaine de tous ceux qui participent au dernier assaut, dont Satan est l’instigateur spirituel (Apocalypse 20:2).

Que représentent « le camp des saints » et « la ville bien-aimée » ?

Les nations encerclent « le camp des saints et la ville bien-aimée ».

Cette ville est souvent identifiée à Jérusalem, puisque Jérusalem occupe une place centrale dans les espérances bibliques. Dans l’Apocalypse, Jérusalem devient surtout le symbole du peuple réuni avec Dieu. Quelques versets plus loin, la nouvelle Jérusalem descend du ciel, présentée à la fois comme une ville et comme l’épouse de l’Agneau (Apocalypse 21:2, 9-10).

Le « camp des saints » évoque également Israël rassemblé autour de la présence divine durant sa marche dans le désert.

L’auteur associe donc plusieurs images bibliques afin de représenter la communauté protégée par Dieu. Selon les interprétations, la ville peut conserver un rapport particulier avec Jérusalem ou représenter plus largement l’ensemble du peuple fidèle. Dans tous les cas, le langage présent en Apocalypse 20 appartient au monde symbolique de l’ensemble du livre.

Une bataille qui n’a presque pas lieu

L’ampleur de la menace est impressionnante. Les nations viennent des quatre coins de la terre et leur nombre est comparable au sable de la mer.

Pourtant, il est assez surprenant que l’affrontement lui-même tienne en une seule phrase. Les nations encerclent le camp, puis un feu descend du ciel et elles sont finalement détruites.

Aucun combat prolongé n’est raconté. Les saints ne prennent pas les armes et aucune stratégie militaire n’est décrite. Le clou du spectacle, Satan ne parvient même pas à engager une véritable bataille. Cette brièveté est probablement volontaire. Elle établit un contraste entre l’apparence de la menace et sa faiblesse réelle. Les adversaires semblent innombrables, mais ils ne représentent aucun danger pour Dieu. La dernière révolte ne remet pas sérieusement en cause l’issue de l’histoire.

La scène reprend ici Ézéchiel 38:22 et 39:6, où Dieu fait tomber le feu sur Gog et sur les peuples qui l’accompagnent. Mais l’Apocalypse simplifie encore l’affrontement, puisque ici l’ennemi est supprimé avant d’avoir pu agir.

À retenir

Dans l’Apocalypse, Gog et Magog ne désignent plus un chef et son pays. Ils représentent les nations des quatre coins de la terre, trompées par Satan et rassemblées contre le peuple de Dieu.

3. Gog et Magog sont-ils liés à Harmaguédon ?

La comparaison entre les différentes guerres de l’Apocalypse a donné naissance à de nombreux débats. Toutefois, le texte ne dit jamais explicitement que Gog et Magog se rassemblent à Harmaguédon.

Le nom Harmaguédon apparaît seulement en Apocalypse 16:16, lorsque les rois de la terre sont rassemblés pour « le grand jour de Dieu le Tout-Puissant ». Ce rassemblement semble trouver son dénouement au chapitre 19, lorsque la Bête, les rois et leurs armées affrontent le cavalier monté sur un cheval blanc. Gog et Magog n’apparaissent qu’ensuite, au chapitre 20, après la période symbolique ou littérale des mille ans.

Certains lecteurs considèrent donc qu’il s’agit de deux affrontements distincts. D’autres estiment que l’Apocalypse revient plusieurs fois sur la même victoire finale en utilisant des images différentes. Cette manière de reprendre un même événement sous plusieurs angles est appelée la « récapitulation ». Les spécialistes eux-mêmes discutent encore de la part de chronologie et de récapitulation présente dans l’Apocalypse.

Il existe donc des liens évidents entre Harmaguédon, la défaite des armées au chapitre 19 et l’assaut de Gog et Magog au chapitre 20. Dans chaque scène, les nations sont rassemblées, se dressent contre Dieu ou contre son peuple et sont finalement détruites. Mais ces ressemblances ne suffisent pas à statuer de manière définitive sur le fait que ces trois passages décrivent exactement la même guerre.

À savoir — Qu’est-ce que la récapitulation ?

À Périagoge, nous privilégions une lecture récapitulative de l’Apocalypse. Cette lecture pense que l'auteur du livre revient plusieurs fois sur une même période ou sur un même dénouement, mais sous des angles différents et avec une intensité croissante.

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Photographie d’une action d'un match de football américain.

Pour comprendre ce procédé, imaginons le dernier jeu d’un match de football américain filmé par plusieurs caméras.

Une première caméra, placée près de la ligne de but, montre un joueur marquer un touchdown à la course. Une deuxième, située derrière les poteaux, montre le même touchdown, puis le joueur jeter le ballon au sol pour célébrer. Une troisième caméra, filmant le stade depuis les airs, montre le touchdown, la célébration du joueur, puis la foule envahir le terrain.

Notre compréhension de cet événement unique gagne ainsi en intensité et en signification à mesure qu’il est montré sous différents angles. Dans ses cours au Reformed Theological Seminary, Michael J. Kruger utilise cette métaphore pour expliquer un procédé littéraire biblique appelé la récapitulation. Cette lecture est fréquente dans les traditions amillénaristes et idéalistes.

À retenir

Selon cette lecture, les chapitres 17 et 18 reprennent et développent la chute de Babylone, déjà annoncée auparavant en Apocalypse 14:8 puis 16:19. Le chapitre 19 montre ensuite la défaite de la Bête et des rois, tandis que le chapitre 20 reprend la victoire finale sous l’angle de la défaite de Satan, de Gog et Magog, puis de la mort elle-même.

Cela explique également pourquoi les images d’une seule guerre racontée en Ézéchiel 38–39 sont réparties entre les deux chapitres : le festin des oiseaux apparaît en Apocalypse 19, tandis que Gog, Magog, l’encerclement du peuple et le feu descendu du ciel se trouvent en Apocalypse 20.

Conclusion

Entre Ézéchiel et l’Apocalypse, la figure de Gog a donc profondément changé. Dans Ézéchiel, Gog est encore un chef venu du pays de Magog. Dans l’Apocalypse, « Gog et Magog » désigne désormais les nations des quatre coins de la terre, trompées par Satan et rassemblées contre le peuple de Dieu.

L’auteur de l’Apocalypse ne se contente pas de répéter la prophétie d’Ézéchiel. Il en répartit les images entre plusieurs visions : le festin des oiseaux apparaît au chapitre 19, tandis que Gog, Magog, l’encerclement du peuple et le feu venu du ciel se retrouvent au chapitre 20. Le récit d'Ézéchiel est ainsi transformé pour exprimer la défaite universelle et définitive des puissances hostiles.

Il serait donc difficile de rechercher derrière Gog et Magog deux pays précis de notre époque. Dans Apocalypse 20, ces noms ne désignent plus une coalition venue d’une seule région, mais l’ensemble des nations qui participent à la dernière révolte.

Pourtant, au cours de l’histoire, les lecteurs n’ont cessé de leur donner un visage concret. Les Huns, les Mongols, les Ottomans, les Russes et bien d’autres peuples ont successivement été identifiés à Gog et Magog. Comment ces interprétations sont-elles apparues, et que révèlent-elles sur les peurs de chaque époque ? Ce sera l’objet de la troisième partie.

Sources

Textes bibliques et anciens

  • Nombres 24:7, texte hébreu et traduction grecque de la Septante.

  • 1 Samuel 15

  • Ézéchiel 38–39.

  • Apocalypse 14:8 ; 16:12-19 ; 19:11–20:10 ; 21:1-10.

  • Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, I, 123.

Commentaires et études sur l’Apocalypse

  • Sverre Bøe, Gog and Magog: Ezekiel 38–39 as Pre-text for Revelation 19:17–21 and 20:7–10, Tübingen, Mohr Siebeck, 2001.

  • Richard Bauckham, « Revelation », dans John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 1287-1306.

  • Richard Bauckham, The Climax of Prophecy: Studies on the Book of Revelation, Édimbourg, T&T Clark, 1993.

  • G. K. Beale, The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text, New International Greek Testament Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 1999.

  • Craig R. Koester, Revelation: A New Translation with Introduction and Commentary, Anchor Yale Bible 38A, New Haven, Yale University Press, 2014.

  • David E. Aune, Revelation 17–22, Word Biblical Commentary 52C, Nashville, Thomas Nelson, 1998.

  • Pierre Prigent, L’Apocalypse de saint Jean, Commentaire du Nouveau Testament XIV, Genève, Labor et Fides, 2000.

  • Jim Davis et Skyler Flowers, « An Easier Way to Read Revelation », The Gospel Coalition, 2 mai 2023.

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