Qui se cache derrière Gog de Magog ? Depuis des siècles, ce personnage mystérieux a reçu de nombreux visages. Certains y ont reconnu un ancien roi. D’autres ont voulu identifier Gog à un peuple venu du Nord, à un empire particulièrement menaçant ou à une puissance qui devait apparaître dans les derniers jours.
Les candidats ont changé avec les époques. Gog a été rapproché des Scythes, des Huns, des Mongols, des Ottomans, de la Russie et de nombreuses autres puissances politiques à travers l'Histoire. Chaque génération semble avoir reconnu dans cette figure l’ennemi qu’elle redoutait le plus.
Mais est-ce réellement ce que cherchait à faire le livre d’Ézéchiel ? Le prophète cherchait-il à nous transmettre le nom d’un État moderne à identifier ? Ou Gog appartient-il d’abord à une manière ancienne de représenter l’ennemi ultime, celui qui rassemble autour de lui toutes les forces hostiles à Dieu ?
Pour répondre sérieusement, il faut commencer par le commencement : que dit exactement le texte ?
1. Dans Ézéchiel, une seule figure : Gog de Magog
Gog apparaît principalement dans les chapitres 38 et 39 du livre d’Ézéchiel. Dans ces chapitres, Dieu demande au prophète Ézéchiel de se tourner vers cet adversaire et d’annoncer sa destruction en ces termes :
« Fils d’homme, tourne-toi vers Gog, du pays de Magog, le prince en chef de Meshek et de Tubal, et prophétise contre lui. » — Ézéchiel 38:2.
La formulation varie légèrement selon les traductions, mais un premier point est assez clair ; Gog est d'abord le nom d’un personnage, tandis que Magog est le territoire auquel il est rattaché. Ézéchiel ne parle donc pas encore de « Gog et Magog » comme de deux peuples ou de deux chefs alliés comme ce sera le cas plus tard, dans le livre de l'Apocalypse. Il parle de Gog du pays de Magog, comme on parlerait d’un roi venant d’un territoire en particulier.
Le nom de Magog n’apparaît d’ailleurs pas pour la première fois dans ce passage. Il se trouve déjà dans la généalogie de Noé du livre de la Genèse chapitre 10 :
« Les fils de Japhet furent Gomer, Magog, Madaï, Yavân, Tubal, Meshek et Tiras. » — Genèse 10:2.
Cette liste, souvent appelée la « table des peuples », classe symboliquement les différentes populations connues des auteurs bibliques en grandes familles. Magog y désigne donc un peuple ou un territoire situé dans le monde des nations, probablement vers les régions septentrionales ou orientales connues d’Israël.
Un autre homme appelé Gog apparaît en 1 Chroniques 5:4, mais il s’agit d’un personnage sans lien évident avec le chef d’Ézéchiel 38. Le fait que deux personnes portent le même nom ne suffit évidemment pas à les identifier.
La première distinction essentielle qui ressort clairement, c'est que dans Ézéchiel, Gog est un chef énigmatique venu du pays de Magog. Ce n’est que plus tard que les deux noms formeront le couple plus connu « Gog et Magog ». Nous verrons dans la seconde partie comment cette transformation s’est produite. Pour le moment, restons dans le livre d’Ézéchiel.
Qui sont Meshek et Tubal ?
Dans le chapitre 38, la figure de Gog est mise en lien avec deux autres noms Meshek et Tubal. Ils sont ensuite rejoints par une immense coalition composée de peuples venus de plusieurs régions :
« La Perse, Koush et Pout seront avec eux, tous portant le bouclier et le casque ; Gomer et toutes ses troupes, Beth-Togarma, au plus profond du Nord, et toutes ses troupes. » — Ézéchiel 38:5-6.
Ces noms, bien que peu parlants pour un lecteur moderne, sont très intéressants. En effet, ils appartiennent tous au cadre géo-politique du Proche-Orient ancien connu des auteurs bibliques.
Meshek est généralement rapproché des Mushki, un peuple connu par les sources assyriennes. Tubal correspond probablement au Tabal, un ensemble de royaumes d’Anatolie centrale (l’Anatolie couvrant toute la partie asiatique de la Turquie actuelle). Évidemment aujourd'hui les frontières, les peuples et les États de l’âge du fer n’ont presque plus rien à voir avec ceux de notre époque.
Le passage évoque également Koush qui renvoie principalement à la Nubie, au sud de l’Égypte. Pout est généralement situé en Afrique du Nord. La Perse se trouve à l’est. Gomer et Beth-Togarma appartiennent plutôt au monde anatolien ou aux régions du Nord. La coalition de Gog rassemble donc une grande diversité de peuples venant du Nord, de l’Est et du Sud. C'est bien évidemment volontaire et le but étant de donner l’impression que ces populations venues des extrémités du monde connu se mettent en marche contre Israël et l'encercle de toute part.
Gog est ainsi placé à la tête d’une sorte de gigantesque armée provenant du monde entier connu. L’auteur rassemble des peuples éloignés afin de représenter une menace aussi vaste que possible. Autrement dit, Gog n’est pas seulement un roi étranger. Il devient le chef de toutes les puissances situées à la périphérie du monde d’Israël.
À retenir
L’image de la coalition de peuples (Meshek, Tubal, Gomer, etc.) reprend des noms connus des listes ethnographiques anciennes, souvent situés dans le Caucase ou les steppes nord-iraniennes.
Pourquoi l’ennemi vient-il du Nord ?
Ézéchiel annonce que Gog viendra « du fond du Nord » (Ézéchiel 38:6, 15 ; 39:2). Dans la Bible, le Nord est souvent associé à l’arrivée d’un danger (Jérémie 1:14-15 ; 4:6-7 ; 6:1, 22 ; 10:22). Il faut comprendre que les grandes armées de Mésopotamie arrivaient généralement en Palestine par le Nord. Le désert situé à l’est rendait difficile une attaque directe depuis Babylone ou l’Assyrie. Les armées des envahisseurs contournaient le désert et suivaient donc les routes fertiles accessibles qui remontaient vers la Syrie avant de redescendre vers Israël.
C’est ainsi que les Babyloniens, bien que leur empire se trouve principalement à l’est, pouvaient être présentés comme un ennemi venant du Nord. Le Nord devient progressivement le lieu symbolique d’où surgit la menace : l’ennemi inattendu, l’envahisseur qui descend vers la terre d’Israël et menace Jérusalem. Lorsque Gog vient du « fond du Nord », l'auteur reprend ici cet ancien motif, montrant qu'il rassemble en lui le souvenir de toutes les invasions précédentes.
À retenir
Progressivement, « l’ennemi du Nord » est devenu une figure littéraire du danger et du jugement.
2. Pourquoi Gog apparaît-il après la restauration d’Israël ?
Pour bien comprendre un passage biblique, il faut également regarder où ce passage se trouve dans le livre auquel il appartient, en effet, Gog apparaît à un moment très particulier du récit du livre d'Ézéchiel. Le livre peut être divisé en trois grands ensembles :
Ézéchiel 1–24 : annonces du jugement de Jérusalem ;
Ézéchiel 25–32 : déclarations contre les nations étrangères ;
Ézéchiel 33–48 : restauration d’Israël et retour de la présence divine.
Le livre s’ouvre dans un contexte de catastrophe politique et religieuse. Ézéchiel fait partie des Judéens déportés à Babylone au début du VIe siècle av. n. è. Jérusalem existe encore lorsque commence son ministère, mais la ville est menacée. Le prophète annonce qu’elle sera détruite à cause de l’injustice, de l’idolâtrie et de l’infidélité de ses dirigeants.
Une grande partie des premiers chapitres est donc consacrée au jugement de Jérusalem. Puis, au chapitre 33, la nouvelle de la chute de la ville parvient au prophète :
« La ville a été prise ! » — Ézéchiel 33:21.
À partir de ce moment, le ton du livre change. Le jugement annoncé a eu lieu. Ézéchiel peut désormais parler de reconstruction, de retour et de restauration. Au chapitre 34, Dieu condamne les mauvais bergers d’Israël, c’est-à-dire ses dirigeants, qui se sont servis du peuple au lieu de prendre soin de lui. Il promet ensuite de devenir lui-même le berger de son peuple et d’établir sur lui « un seul berger », son serviteur David (Ézéchiel 34:23).
Puis vient la célèbre vision des ossements desséchés au chapitre 37. Ézéchiel voit une vallée remplie d’ossements représentant la maison d’Israël. Le peuple se considère comme mort, sans espoir et séparé de sa terre. Mais les os se rapprochent, se couvrent de chair et reçoivent le souffle de vie.
La vision représente avant tout la restauration collective d’Israël après la catastrophe de l’exil :
« Ces ossements, c’est toute la maison d’Israël. Ils disent : “Nos os sont desséchés, notre espérance a disparu, nous sommes retranchés.” » — Ézéchiel 37:11.
Ensuite, ce même chapitre annonce la réunification d’Israël et de Juda sous la forme de deux morceaux de bois réunis dans la main du prophète. Les anciennes divisions doivent disparaître. Le peuple sera rassemblé, purifié et gouverné par un nouveau David.
Et c’est seulement après cette restauration que Gog apparaît.
Enfin, une fois Gog détruit, les chapitres 40 à 48 décrivent un nouveau temple, une terre réorganisée et le retour de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Le livre développe comment Israël est d’abord ramené à la vie, puis le peuple est réuni et purifié. C'est alors qu'une dernière menace surgit contre lui, Gog de Magog. Une fois vaincu, Dieu revient habiter définitivement au milieu des siens.
Il convient de noter que Gog représente ici la dernière puissance qui doit être éliminée avant que la restauration puisse être pleinement accomplie. C’est précisément pour cette raison que sa fonction dans le récit est plus importante que son identité exacte. Même si nous parvenions à découvrir quel roi historique a pu inspirer son nom, cela n'expliquerait pas pourquoi l’auteur l’a placé à cet endroit du livre précisément.
Gog surgit alors qu’Israël semble enfin en sécurité. La vie est revenue, les divisions ont disparu, la terre est restaurée. Pourtant, une dernière force hostile tente encore de détruire ce nouvel ordre. Le récit répond ainsi à une question que les exilés pouvaient naturellement se poser : même si Dieu ramène son peuple dans son pays, qu’est-ce qui empêchera une nouvelle invasion ? Qu’est-ce qui garantit que l’histoire ne recommencera pas comme auparavant ?
La réponse d’Ézéchiel est que la restauration finale ne dépendra pas seulement du retour sur la terre. Dieu devra également vaincre une fois pour toutes les puissances qui menacent cette restauration. Gog devient la réponse littéraire et théologique à cette inquiétude. Il représente la dernière invasion possible et permise, celle après laquelle aucune nouvelle puissance ne pourra venir détruire le peuple restauré.
Un peuple vivant sans murailles ?
Lorsque Gog prépare son attaque, il décrit Israël comme un peuple vivant « sans murailles, sans barres et sans portes » (Ézéchiel 38:11). Cette description sert à exprimer une situation de confiance et de sécurité. Dans le monde antique, les murailles protégeaient les villes contre les invasions. Une population vivant sans fortifications paraissait donc particulièrement vulnérable. Gog croit pouvoir profiter de cette faiblesse apparente :
« Je monterai contre un pays ouvert, j’attaquerai des gens tranquilles qui vivent en sécurité. » — Ézéchiel 38:11.
Mais c’est justement là que se trouve l’ironie du récit. Israël ne possède peut-être pas de murailles, mais il n’est pas sans protection. Gog pense attaquer un peuple sans défense ; il découvre qu’il s’attaque à un peuple placé sous la protection de Dieu. La sécurité d’Israël ne dépend donc plus de ses fortifications, de ses alliances politiques ou de sa puissance militaire.
Dieu pousse-t-il Gog à attaquer ?
Le texte contient un autre élément surprenant. Dieu dit à Gog :
« Je mettrai des crochets à tes mâchoires et je te ferai sortir avec toute ton armée. » — Ézéchiel 38:4.
L’image est celle d’un animal puissant que l’on maîtrise à l’aide d’un crochet. Gog croit conduire librement son armée, mais Dieu l’entraîne en réalité vers le lieu où il sera vaincu. YHWH joue le rôle d'instigateur ici. Pourtant, le même chapitre affirme également que Gog conçoit lui-même son projet :
« Tu formeras un mauvais projet. Tu diras : “Je monterai contre un pays ouvert.” » — Ézéchiel 38:10-11.
Le texte maintient donc deux idées en même temps. Gog agit par ambition et par avidité. Il veut s’emparer des richesses d’un peuple qui lui semble sans défense. Il reste pleinement responsable de son attaque. Mais son projet n’échappe pas pour autant à Dieu. En croyant marcher vers la victoire, Gog est conduit vers sa propre destruction.
Cette idée rappelle le récit de l’Exode. Le pharaon poursuit les Israélites parce qu’il refuse de les laisser partir, mais sa poursuite devient aussi l’occasion pour Dieu de manifester sa puissance et pour préserver sa réputation (Exode 14:4, 17-18). De la même manière, Gog paraît être le maître d’une immense coalition. Pourtant, il ne fait qu’avancer vers le lieu où sa prétention sera définitivement brisée.
À retenir
Gog apparaît après la restauration d’Israël parce qu’il représente la dernière menace qui doit être vaincue avant le retour définitif de la présence de Dieu.
3. Une guerre qui bouscule nos perceptions
Les chapitres 38 et 39 ne racontent probablement pas deux invasions différentes. Ils reprennent plutôt le même affrontement en insistant sur des aspects différents. Le chapitre 38 raconte le rassemblement de la coalition, le projet de Gog et son arrivée contre Israël. Le chapitre 39 se concentre davantage sur sa défaite, la destruction de ses armes, l’ensevelissement des morts et la purification de la terre.
Mais lorsqu’on lit attentivement le récit, une chose devient rapidement évidente : Ézéchiel ne cherche pas à décrire une guerre ordinaire. Il ne donne presque aucune information sur les stratégies militaires, les déplacements précis de l’armée ou la résistance d’Israël. Ce sont au contraire les forces de la création qui interviennent (Sophonie 1:2-3, 18 ; 3:8).
Lorsque Gog arrive, un immense tremblement de terre secoue le pays. Les montagnes s’effondrent, les falaises tombent et les soldats retournent leurs armes les uns contre les autres. La peste, le sang, des pluies torrentielles, des grêlons, du feu et du soufre s’abattent sur la coalition (Ézéchiel 38:18-22).
Le combat prend donc une dimension cosmique. En quel sens ? En fait le mot « cosmique » signifie ici que l’affrontement concerne symboliquement l’ordre du monde entier. Les humains ne sont pas les seuls concernés : la terre, les montagnes, les animaux et les éléments naturels participent à la scène. Gog ne se heurte pas simplement à l’armée d’Israël. Il se heurte au Dieu qui domine la création.
Dieu comme guerrier
Cette manière de raconter la bataille reprend une ancienne image biblique : celle de Dieu comme guerrier. Dans plusieurs textes, Dieu intervient au moyen de la tempête, de la grêle, du feu, du tonnerre ou du tremblement de terre. Ces phénomènes montrent que les puissances humaines ne sont rien devant lui. Lors de la sortie d’Égypte, la mer engloutit l’armée du pharaon. Dans le livre de Josué, de gros grêlons frappent les ennemis d’Israël. Dans le cantique de Débora, les étoiles elles-mêmes semblent combattre contre Sisera (Juges 5:20).
Ézéchiel reprend ce langage, mais il lui donne une ampleur nouvelle. Gog est à la tête d’une armée gigantesque, pourtant Israël n’a presque rien à faire. La victoire ne dépend pas de soldats plus nombreux ou d’armes plus efficaces. Dieu intervient directement.
Gog devient ainsi plus qu’un roi ou un chef. Il prend la place de la force chaotique qui tente de détruire le monde que Dieu vient de restaurer. Cette dimension permet de comprendre pourquoi il est si difficile de l’identifier à un seul personnage historique, tant le récit mélange à la fois des souvenirs politiques ancrés dans le réel et la figure de l’ennemi ultime.
Sept mois pour enterrer les morts
Il faut également sept mois pour ensevelir les soldats de Gog (Ézéchiel 39:12). La durée montre l’immensité du désastre. Mais l’ensevelissement répond aussi à une préoccupation religieuse : les cadavres rendent la terre impure. Ainsi, toutes les traces de l’invasion doivent d'abord disparaître, avant que la restauration puisse être complète.
Le paysage conserve le souvenir de sa défaite, puisque les morts sont enterrés dans une vallée qui reçoit le nom de « vallée de la multitude de Gog ». Gog voulait inscrire sa victoire dans l’histoire d’Israël. Finalement, son nom ne subsiste que comme celui d’un ennemi vaincu et enterré.
Le festin des oiseaux
Ézéchiel décrit ensuite une scène particulièrement violente. Dieu demande au prophète de convoquer les oiseaux et les animaux sauvages :
« Rassemblez-vous et venez ! Réunissez-vous de partout autour du sacrifice que je prépare pour vous, un grand sacrifice sur les montagnes d’Israël. Vous mangerez de la chair et vous boirez du sang. » — Ézéchiel 39:17.
Les animaux doivent manger la chair des soldats, des chefs et des puissants. Dans le monde antique, être privé de sépulture constituait une humiliation extrême. Un corps abandonné aux oiseaux et aux bêtes sauvages était privé des honneurs normalement accordés aux morts.
L’armée venue dévorer Israël devient donc elle-même la nourriture des animaux. L’auteur transforme également le champ de bataille en sacrifice. Les chefs militaires et les soldats de Gog sont présentés comme les victimes d’un immense repas préparé par Dieu. Cette image est essentielle, car elle sera reprise plusieurs siècles plus tard dans le livre de l’Apocalypse au chapitre 19 :
« Venez, rassemblez-vous pour le grand repas de Dieu, afin de manger la chair des rois, la chair des chefs militaires et la chair des puissants. » — Apocalypse 19:17-18.
Évidemment, tous les éléments que nous venons d’aborder nous rappellent qu’Ézéchiel s’adressait d’abord à des exilés du VIe siècle avant notre ère. Les images qu’il utilise devaient donc avoir un sens pour eux (Psaume 79:1-4). Le passage reprend le vocabulaire militaire de son époque pour représenter une menace immense et sa destruction totale.
Projeter directement ce texte sur les réalités du XXIe siècle reviendrait à supposer qu’il était presque inintelligible et incompréhensible pour ses premiers destinataires et qu’il n’aurait révélé son véritable sens que plusieurs milliers d’années plus tard. Or ce passage répondait à des préoccupations concrètes pour ses premiers auditeurs. Il faut donc faire preuve de beaucoup de prudence lorsqu’on interprète ces chapitres comme s’ils parlaient directement de notre époque.
Mais alors, en quoi nous concerne-t-il ?
Ces récits peuvent évidemment avoir une portée universelle, traverser les époques et parler à chaque génération de lecteurs. Mais il ne faut pas oublier que cette portée prend d’abord racine dans ce que le texte signifiait pour son auteur et pour ses premiers destinataires.
Évitons également d’opposer le réel au symbolique. Dans ces chapitres, Ézéchiel pouvait employer le souvenir de guerres, de peuples et d’invasions bien réels tout en leur donnant une dimension théologique.
Les auteurs bibliques ne séparaient pas toujours l’histoire, la poésie et le symbole comme nous le faisons aujourd’hui. Cela nous demande de mettre de côté nos catégories modernes afin de prendre du recul par rapport au texte.
La question n’est donc pas nécessairement : « Est-ce une vraie guerre ou est-elle seulement symbolique ? »
Le texte peut partir de la réalité des invasions qui avaient traumatisé Israël, puis transformer ces souvenirs en une grande scène finale porteuse d’espérance. La coalition politique représente toutes les forces du chaos, en opposition à l’ordre voulu par Dieu.
Ézéchiel construit ainsi une vision destinée à montrer que l’histoire ne se terminera pas par une nouvelle victoire des empires.
4. Qui pourrait se cacher derrière Gog ?
Il faut maintenant répondre à la question qui préoccupe de nombreux lecteurs : à qui ou à quoi la figure de Gog faisait-elle écho à l’origine ? Nous examinerons ensuite la rédaction de ces deux chapitres du livre d’Ézéchiel, leur origine et leur place dans la formation du livre.
Plusieurs personnages et plusieurs peuples ont été proposés. Mais avant d’examiner ces hypothèses, il faut faire une distinction importante. Un personnage historique peut avoir inspiré le nom de Gog sans que tout le récit parle directement de lui, en tant que figure littéraire. Découvrir l’origine possible de ce nom n'épuise donc pas la vocation de forme finale de ce personnage.
Pour commencer il nous faut remonter dans le temps.
D'abord, il faut savoir que la fin de l’empire assyrien est marquée par des révoltes internes et des pressions extérieures, constituant un tournant majeur dans l’histoire du Proche-Orient ancien. Sous le règne d’Assurbanipal (669–631 av. n. è.), l’Assyrie atteint l’apogée de sa puissance, mais les tensions internes, les soulèvements dans les provinces (Babylonie, Arabie, Égypte) et les menaces croissantes à l’est et au nord affaiblissent progressivement l’empire.
En 653 av. n. è., une guerre éclate contre l’Élam, que l’Assyrie finit par détruire en 647 av. n. è. Pendant ce temps, des peuples comme les Cimmériens, les Scythes et les Mèdes deviennent des acteurs militaires et politiques de plus en plus influents, souvent impliqués dans la déstabilisation de l’ordre assyrien.
Ce contexte chaotique et violent, où d’anciens vassaux se retournent contre leur suzerain (comme Gygès de Lydie ou Psammétique Ier en Égypte), a laissé une empreinte durable sur l’imaginaire politique et théologique des peuples voisins, notamment sur Juda, qui observe avec inquiétude l’effondrement des grandes puissances autour de lui. Après la chute définitive de Ninive en 612 av. n. è., l’Assyrie disparaît du paysage politique, remplacée d’abord par les Babyloniens, puis par les Perses. Juda, pris dans ces jeux d’empire, subit plusieurs invasions avant l’exil à Babylone en 586 av. n. è.
C’est dans ce climat, lors de l'exil, probablement autour de 590–570 av. n. è., que se situe la formation de ces traditions bibliques. Le prophète, exilé à Babylone, écrit pour une communauté en pleine crise identitaire. Dans ce contexte, les chapitres 38–39 d’Ézéchiel introduisent la figure mystérieuse de Gog de Magog, chef d’une coalition venue du “grand nord”, menaçant Israël mais finalement anéantie par Dieu lui-même.
Comme nous l'avons vu ce récit ne correspond pas à une menace historique précise, mais plutôt à une construction théologique inspirée par l’histoire récente. Gog semble synthétiser les peurs engendrées par les invasions successives, notamment celles des peuples nomades du nord comme les Scythes, qui avaient envahi le Levant au VIIe siècle av. J.-C., selon les sources assyriennes et grecques (notamment Hérodote).
L’une des hypothèses les plus connues rapproche le nom de Gog de celui de Gygès, roi de Lydie au VIIe siècle avant notre ère. La Lydie était un royaume situé dans l’ouest de l’Anatolie (actuelle Turquie). Dans les textes grecs, son roi est appelé Gygès. Mais les inscriptions assyriennes (dans les annales du monarque assyrien Assurbanipal) utilisent la forme Gugu ou Guggu, beaucoup plus proche du nom hébreu Gog.
Ce personnage incarnerait alors l'ennemi absolu.
Mais voyons en détail pourquoi ?
Une étude archéologique publiée en 2025 vient étayer cette hypothèse. Les fouilles menées à Megiddo ont révélé une quantité importante de poteries égyptiennes datant de la fin du VIIe siècle av. n. è., ainsi que des récipients provenant de l’est du monde grec.
La présence de récipients grecs pourrait également indiquer celle de mercenaires venus du monde égéen ou anatolien au service de l’Égypte, et du pharaon Néko II. On sait par ailleurs, grâce aux sources assyriennes, qu'une génération plus tôt, le roi lydien Gygès avait déjà fourni des mercenaires grecs à l'Égypte, sous Psammétique Ier — signe d'une coopération militaire ancienne entre la Lydie, le monde égéen et l'Égypte saïte, qui a pu se poursuivre sous ses successeurs.
Selon le professeur Finkelstein, certains indices bibliques et historiques suggèrent que les Lydiens, peuple d’Anatolie occidentale, auraient joué un rôle indirect dans la mort du roi Josias, dernier roi juste de Juda, tué à Megiddo, en 609 av. n. è. (2 Rois 23:29).
Cette hypothèse s’appuie sur un rapprochement entre Gog, figure mystérieuse des prophéties bibliques (Ézéchiel 38–39), et Gygès, roi de Lydie, qui aurait fourni des mercenaires à l’armée égyptienne au VIIe siècle av. n. è., selon les sources assyriennes. Gygès lui-même est mort vers 644 av. n. è., soit avant le règne de Néko II ; ce n'est donc pas lui personnellement, mais la tradition d'alliance militaire lydo-égyptienne qu'il avait initiée, qui aurait pu se prolonger jusqu'à l'époque de Josias.
Ce lien permettrait de voir dans les ennemis eschatologiques (comme Gog) des puissances historiques connues qui auraient été impliquées dans les drames du passé d’Israël. La mort de Josias devient ainsi un point de bascule dans l’histoire d’Israël, marquant la fin de l’espoir d’un royaume juste, et nourrissant l’imaginaire prophétique ultérieur.
À retenir
Le nom de Gog pourrait avoir été inspiré par celui de Gygès, appelé Gugu dans les sources assyriennes, mais le personnage d’Ézéchiel a largement dépassé son éventuel encrage historique de départ.
Il convient d'admettre que plusieurs hypothèses existent quant à l'origine ou l'inspiration exacte de la figure de Gog, certains chercheurs ont pensé aux Scythes, aux Mèdes, à Nabuchodonosor ou à une personnification de tous les ennemis rencontrés dans le livre d’Ézéchiel. Quoi qu'il en soit, toutes ces propositions mettent en évidence un élément essentiel : Gog semble avoir été construit à partir de plusieurs souvenirs historiques et littéraires.
5. Ézéchiel 38–39 a-t-il été écrit par le prophète lui-même ?
Nous arrivons maintenant à une question plus technique, mais importante : quand ces chapitres ont-ils été composés ?
Ézéchiel était un prêtre judéen déporté à Babylone au début du VIe siècle avant notre ère. Une grande partie du livre se situe dans le contexte de l’exil et de la chute de Jérusalem. Mais cela ne signifie pas nécessairement que le livre entier a été écrit en une seule fois par Ézéchiel, exactement sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.
Comme beaucoup de livres prophétiques, Ézéchiel semble être le fruit d’un long processus rédactionnel. Certaines parties ont pu être incorporées progressivement jusqu’à la mise en forme définitive du livre.
Ainsi la « rédaction » du livre s'étale sur une longue période de temps où des paroles plus anciennes ont pu être réorganisées, complétées ou reliées entre elles par des disciples ou des scribes.
William Tooman a montré l’importance de cette réutilisation d’anciens textes bibliques. Selon lui, Ézéchiel 38–39 rassemble et transforme un grand nombre de traditions antérieures pour construire une nouvelle scène finale. Gog peut donc avoir plusieurs racines historiques sans se réduire à une seule d’entre elles. Il rassemble les souvenirs de plusieurs invasions, plusieurs peuples redoutés et plusieurs figures royales. Dans sa forme finale, il devient l’incarnation de toute puissance qui voudrait à nouveau détruire Israël après sa restauration.
Selon lui, cette manière de composer suggère que les chapitres pourraient appartenir à une étape relativement tardive de la formation du livre. Ils auraient été ajoutés ou développés afin de réunir différentes attentes prophétiques dans une grande scène finale.
Cette conclusion n’est toutefois pas acceptée par tous les chercheurs.
Casey Strine reconnaît qu’Ézéchiel 38–39 forme une unité très travaillée, mais il estime que les arguments utilisés pour dater cette composition plusieurs siècles après le prophète ne sont pas décisifs. Certains textes que Tooman considère comme des sources pourraient avoir été rédigés après Ézéchiel et dépendre eux-mêmes de ces chapitres.
Autrement dit, nous pouvons affirmer que le texte est le résultat d’un travail littéraire élaboré. En revanche, nous ne pouvons pas dater précisément sa forme définitive avec certitude (entre le IVe siècle et le IIe siècle av. n. è.).
On peut dire en toute prudence qu'Ézéchiel 38–39 peut appartenir à une étape particulière de la formation du livre, mais les spécialistes ne s’accordent ni sur sa date exacte ni sur la partie qui remonte directement au prophète historique.
À savoir
L’ordre des chapitres n’a pas toujours été le même. Un ancien manuscrit grec appelé Papyrus 967 présente cette partie du livre dans un ordre différent : Ézéchiel 36, puis 38–39, puis 37, puis 40–48.
Dans le texte hébreu traditionnel, le chapitre 37, celui qui parle des ossements desséchés, précède la guerre de Gog de Magog. Cette différence montre que l’organisation de cette partie du livre a circulé sous plusieurs formes dans l’Antiquité.
Conclusion
Nous avons commencé cet article par une question simple : qui se cache derrière Gog ? La réponse la plus honnête est la suivante : nous ne pouvons pas le savoir avec certitude. Son nom peut rappeler Gygès, le roi de Lydie appelé Gugu dans les textes assyriens. Son armée peut conserver le souvenir des Scythes, des Cimmériens ou d’autres peuples venus du Nord.
Mais aucun de ces candidats n’explique à lui seul l’ensemble du récit. Dans sa forme finale, Gog est devenu bien plus qu’un roi historique. Il est le chef d’une coalition venue des extrémités du monde. Il rassemble le souvenir des invasions passées et représente la dernière puissance hostile qui tente de détruire le peuple après sa restauration.
Le texte ne cherche donc pas d’abord à nous donner le nom codé d’un État précis de l'époque moderne. Il cherche avant tout à montrer qu’après avoir ramené son peuple à la vie, Dieu ne permettra pas qu’un nouvel empire recommence indéfiniment le cycle des invasions, de la destruction et de l’exil.
Gog paraît immense. Son armée recouvre le pays comme un nuage. Pourtant, le combat est décidé avant même d’avoir commencé. L’ennemi qui croyait pouvoir piller un peuple sans défense découvre qu’il n’a jamais réellement maîtrisé les événements. Sa défaite ouvre ensuite la voie au dernier mouvement du livre : le retour de la présence de Dieu dans un monde restauré.
Mais l’histoire de Gog ne s’arrête pas avec Ézéchiel.
Au cours des siècles suivants, son nom va progressivement sortir de son contexte d’origine. Gog ne sera plus seulement un chef venu du pays de Magog. Les deux noms finiront par être placés l’un à côté de l’autre : « Gog et Magog ».
Puis l’auteur de l’Apocalypse reprendra cette ancienne prophétie et la transformera profondément. Gog et Magog ne désigneront plus un chef et son territoire, mais les nations des quatre coins de la terre rassemblées pour un dernier assaut.
Comment cette transformation s’est-elle produite ? Pourquoi l’Apocalypse reprend-elle Ézéchiel à deux endroits différents, aux chapitres 19 et 20 ? Gog et Magog sont-ils identiques à Satan ? Et leur guerre est-elle la même que celle d’Harmaguédon ?
C’est ce que nous examinerons dans la seconde partie.
Sources
Textes bibliques
Genèse 10:1-5.
1 Chroniques 1:5 ; 5:4.
Ézéchiel 33–48, particulièrement 34, 36–39.
Exode 14:4, 17-18.
Juges 5:20.
Jérémie 1:13-15 ; 4:6-7 ; 6:1, 22 ; 10:22 ; 25:9.
Apocalypse 19:17-21 ; 20:7-10.
Commentaires et études
William A. Tooman, Gog of Magog: Reuse of Scripture and Compositional Technique in Ezekiel 38–39, Tübingen, Mohr Siebeck, 2011.
Paul E. Fitzpatrick, The Disarmament of God: Ezekiel 38–39 in Its Mythic Context, Catholic Biblical Association of America, 2004.
Daniel I. Block, The Book of Ezekiel, Chapters 25–48, Grand Rapids, Eerdmans, 1998.
Walther Zimmerli, Ezekiel 2, Philadelphia, Fortress Press, 1983.
Leslie C. Allen, Ezekiel 20–48, Word Biblical Commentary 29, Dallas, Word Books, 1990.
J. Galambush, « Ezekiel », dans John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 533-562.
Lydia Lee, « The Enemies Within: Gog of Magog in Ezekiel 38–39 », HTS Teologiese Studies/Theological Studies, 73/3, 2017.
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