Joseph et les Hyksôs : l'histoire égyptienne confirme-t-elle le récit de la Genèse ? — Première partie

Bible et exégèse · Romain ·

L’histoire de Joseph conserve-t-elle le souvenir d’événements survenus dans l’Égypte ancienne ? Que nous apprennent réellement les découvertes archéologiques, et que permettent-elles de dire sur les origines du récit biblique ?

L'histoire de Joseph, racontée dans les derniers chapitres de la Genèse (37–50), présente un jeune Hébreu vendu comme esclave en Égypte, qui finit par accéder aux plus hautes responsabilités auprès du pharaon après avoir interprété ses rêves. Son ascension permet à sa famille de s'installer dans le pays, où ses descendants prospèrent avant d'être soumis aux travaux forcés sous un nouveau souverain qui « ne connaissait pas Joseph » (Exode 1,8).

Mais que pouvons-nous réellement savoir de cette histoire ? Joseph a-t-il effectivement occupé une fonction importante dans l’administration égyptienne ? Et si tel était le cas, pourrions-nous identifier le pharaon sous lequel il aurait vécu ?

Depuis longtemps, certains auteurs ont cherché à rapprocher ces événements de la période des Hyksôs, des souverains d'origine levantine qui dominèrent une partie de l'Égypte entre le XVIIe et le XVIe siècle avant notre ère. Ce rapprochement repose notamment sur l'idée qu'un pharaon lui-même issu du Proche-Orient aurait été plus disposé à favoriser l'ascension d'un étranger venu de Canaan. Pourtant, cette reconstruction soulève une difficulté majeure, puisqu'elle suppose que les événements racontés dans la Genèse correspondent à des faits historiques dont il suffirait de retrouver les traces.

1. Les Hyksôs et Joseph dans les publications des Témoins de Jéhovah

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Joseph devant le pharaon, inspirée du récit de Genèse 41, dans lequel le jeune Hébreu est appelé à la cour égyptienne pour interpréter les rêves du souverain.

Cette manière d'aborder le récit apparaît notamment dans l'ouvrage Étude perspicace des Écritures, publié par les Témoins de Jéhovah. Dans l'entrée « Égypte, Égyptien », les auteurs examinent les hypothèses associant Joseph et les Israélites aux Hyksôs, mais rejettent leur identification directe. Leur raisonnement repose sur une conviction théologique clairement exprimée lorsqu'ils affirment que « puisque c'est par la providence divine que Joseph fut élevé au pouvoir », il est inutile de rechercher une autre explication à son ascension.

Plus étonnant encore, ils envisagent que les traditions égyptiennes relatives aux Hyksôs puissent être une déformation des événements bibliques. Les bouleversements économiques attribués à Joseph, les plaies d'Égypte et la disparition de l'armée du pharaon auraient ainsi conduit les Égyptiens à élaborer une autre représentation de leur passé ou à en modifier le souvenir. Mais sur quels éléments historiques repose une telle interprétation ? Peut-on véritablement considérer les récits égyptiens sur les Hyksôs comme une tentative d'expliquer ou de dissimuler les événements de la Genèse et de l'Exode ?

Cette proposition soulève une véritable difficulté historique. Sur quels éléments documentaires repose l’idée que les traditions égyptiennes concernant les Hyksôs auraient été élaborées pour expliquer ou dissimuler les événements de la Genèse et de l’Exode ? Le récit biblique est ici considéré comme historiquement établi, puis utilisé pour interpréter des sources égyptiennes qui devraient justement permettre d’en examiner la fiabilité. La démarche revient à faire de la Bible le point de départ de la reconstruction, sans commencer par étudier les circonstances dans lesquelles ses propres récits ont été composés.

Pour mieux comprendre ce problème, il faut revenir à l’histoire des Hyksôs et aux découvertes archéologiques qui ont profondément renouvelé notre connaissance de cette période.

2. Avant les Hyksôs, une longue histoire de migrations vers l’Égypte

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Avaris, capitale des souverains hyksôs dans le delta oriental du Nil, entre le XVIIe et le XVIe siècle avant notre ère.

Pour comprendre ce problème, il faut revenir à ce que nous savons effectivement de l'histoire des Hyksôs. Le terme « Hyksôs » provient de l’égyptien ḥqꜣ-ḫꜣswt, généralement traduit par « chefs des pays étrangers ». Il désignait des dirigeants et non une population ethniquement homogène. Les souverains auxquels nous donnons aujourd’hui ce nom appartenaient principalement à la XVe dynastie et exercèrent leur pouvoir sur une partie de l’Égypte entre environ 1650 et 1550 avant notre ère. Leur capitale se trouvait à Avaris, identifiée au site de Tell el-Dab'a, dans le delta oriental du Nil.

Les recherches menées pendant plusieurs décennies par l’égyptologue Manfred Bietak ont profondément renouvelé notre compréhension de cette ville et de ses habitants. Elles ont notamment montré que l’installation de populations levantines dans le delta était largement antérieure à l’accession au pouvoir des souverains hyksôs. La présence de communautés originaires du Proche-Orient est attestée dès le Moyen Empire (XXI-XXe siècle avant notre ère), plusieurs siècles avant leur domination politique. Pour comprendre les origines de ce phénomène, Bietak invite d’ailleurs à remonter beaucoup plus loin dans l’histoire de l’Égypte.

On pourrait finalement dire que cette situation tire sa cause des bouleversements climatiques survenus autour de 2200 avant notre ère. Cette période correspond à ce que les climatologues désignent comme l’événement climatique de 4200 AP, soit environ 4 200 ans avant le présent. Plusieurs régions du Proche-Orient connurent alors des épisodes de sécheresses persistantes et d'importantes transformations environnementales. En Égypte, les variations du régime du Nil et les difficultés agricole, la période de sécheresse prolongée pourrait même avoir conduit à une instabilité politique, ayant entraîné la fragmentation de l'Ancien Empire et le début de la Première Période intermédiaire de l'Égypte ancienne.

Dans certaines régions du Levant, la raréfaction des ressources agricoles et pastorales a également pu favoriser le déplacement de populations vers des territoires offrant des conditions de subsistance plus favorables.

C’est dans ce contexte que Manfred Bietak envisage une partie des mouvements migratoires ayant précédé la domination hyksôs. Dans un entretien publié par Andrew Curry dans la revue Archaeology en 2018, il explique que l’histoire conduisant à leur accession au pouvoir commence près de six siècles auparavant. Les sécheresses et les difficultés économiques auraient favorisé l’arrivée de certaines populations venues du Levant et des régions désertiques voisines, tandis que le pouvoir égyptien cherchait à encadrer ces déplacements.

Par ailleurs, les souverains égyptiens entretenaient depuis longtemps des relations commerciales, diplomatiques et militaires avec les populations du Proche-Orient. Bietak rappelle ainsi, dans l’entretien précité, que « dès le début, la XIIe dynastie employait des mercenaires venus d’Asie occidentale ». Ces hommes pouvaient s’installer en Égypte et proposer leurs services aux autorités locales en échange de moyens de subsistance.

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Procession d'Asiatiques représentée dans la tombe de Khnoumehotep II à Beni Hassan (XIIe dynastie, vers 1880 av. n. è.).

À savoir

Les contacts entre l'Égypte et les populations levantines apparaissent également dans l'art funéraire égyptien. Une célèbre peinture de la tombe de Khnoumehotep II, à Beni Hassan, représente ainsi une délégation d'Asiatiques venue en Égypte vers 1880 avant notre ère, témoignant de relations déjà bien établies avec les populations du Proche-Orient.1

La ville d’Avaris occupait précisément une position stratégique sur les routes reliant l’Égypte au Levant et à la Méditerranée orientale. Elle devint progressivement un important centre commercial et portuaire, attirant des populations d’origines diverses. Les découvertes archéologiques témoignent de cette diversité à travers la céramique, l’architecture, les pratiques funéraires et les traditions religieuses. On y retrouve notamment des éléments caractéristiques des cultures levantines, mais également de nombreuses influences égyptiennes. Sous la XIIe dynastie, la ville se développe encore sous l’autorité pharaonique, avant d’acquérir une autonomie croissante au cours des siècles suivants.

Donc l'installation des Hyksôs s'inscrit ainsi dans une longue évolution démographique et politique, au cours de laquelle des élites locales d'origine levantine ont progressivement acquis une autonomie croissante. Manfred Bietak pense que cela se fit, au moins au début, avec la coopération des pharaons : « Il s'est épanoui avec la bénédiction des pharaons à la fin de la XIIe dynastie. Au cours de la XIIIe dynastie (1775-1625 avant notre ère), elle devint de plus en plus indépendante. »

Dès lors, pourquoi faudrait-il situer l’ascension d’un personnage comme Joseph précisément sous les Hyksôs ? La présence d’étrangers dans la société égyptienne et leur intégration dans certaines activités administratives existaient déjà sous des souverains égyptiens, bien avant la XVe dynastie.

3. Que nous apprennent réellement les documents égyptiens ?

Cette longue histoire des relations entre l’Égypte et le Levant est particulièrement intéressante pour comprendre les traditions bibliques. Dans son étude « L’Égypte et la Bible : histoire et mémoire », publiée en 2000-2001, l’égyptologue Youri Volokhine revient sur plusieurs témoignages attestant la présence de populations ouest-sémitiques dans la vallée du Nil.

Le papyrus Brooklyn 35.1446, datant de la XIIIe dynastie et rédigé en écriture hiératique, constitue un témoignage particulièrement intéressant de la présence levantine en Égypte. Provenant vraisemblablement de la région de Thèbes, il contient notamment une liste de 95 personnes attachées à une maisonnée égyptienne, associée à une femme nommée Sénebtisy. Parmi les 77 entrées suffisamment conservées, l'égyptologue Bernadette Menu relève 48 noms asiatiques et 29 noms égyptiens.

Papyrus égyptien en écriture hiératique. Le papyrus Brooklyn 35.1446, datant de la XIIIe dynastie (XVIIIe siècle av. n. è.), témoigne de la présence de populations ouest-sémitiques en Égypte bien avant la domination des Hyksôs.
Papyrus égyptien en écriture hiératique. Le papyrus Brooklyn 35.1446, datant de la XIIIe dynastie (XVIIIe siècle av. n. è.).

La majorité des personnes recensées sont des femmes, employées notamment à diverses tâches domestiques. Certains noms sont d'origine ouest-sémitique et présentent des ressemblances avec l'onomastique biblique, tandis que d'autres témoignent de l'adoption de noms égyptiens. Ce document illustre ainsi l'intégration de populations levantines dans la société égyptienne plusieurs siècles avant la domination des Hyksôs, sans permettre pour autant de les identifier aux descendants de Jacob.

D’autres documents montrent également que les mouvements de populations ne cessèrent pas après la disparition du pouvoir hyksôs. Le papyrus Anastasi VI rapporte notamment comment, à la fin du XIIIe siècle avant notre ère, des groupes de Shasou originaires d’Édom furent autorisés à franchir la frontière égyptienne, dans la région de Tjekou, afin de rejoindre les points d’eau où ils pourraient nourrir leurs troupeaux. Ce texte rend compte d'une autorisation accordée sous le règne de Mérenptah. C'est intéressant puisque ce témoignage montre concrètement comment des groupes pastoraux pouvaient trouver refuge en territoire égyptien lorsque leurs ressources devenaient insuffisantes, qui n'est pas sans rappeler Abraham qui descend également en Égypte pour échapper à une famine (Genèse 12,10), ou encore les frères de Joseph la famine qui les amène à devoir aller chercher des céréales auprès du pharaon en Égypte (Genèse 42). On peut donc se demander si certaines traditions israélites aient conservé le souvenir de ces expériences vécues par des populations levantines ?

Bien évidemment, ces rapprochements ne signifient pas que tous les épisodes racontés dans la Genèse correspondent à des événements précis dont nous pourrions aujourd'hui retrouver les protagonistes et déterminer la date. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer ces récits comme de simples inventions sans aucun rapport avec les réalités du monde ancien.

Les récits de la Genèse ont pu conserver le souvenir de situations historiques anciennes, progressivement intégrées à des traditions qui furent enrichies et réinterprétées au cours de leur transmission. Cette possibilité nous invite à considérer une autre question, particulièrement importante pour comprendre les rapprochements proposés entre les Hyksôs et les Israélites. Le souvenir de l'expulsion des Hyksôs pourrait-il avoir contribué à la formation des traditions bibliques relatives à la sortie d'Égypte ?

4. L'expulsion des Hyksôs serait-elle à l'origine de l'Exode ?

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Carte de l’Égypte à l’époque des Hyksôs (vers 1650–1550 av. n. è.), situant Avaris, leur capitale dans le delta oriental du Nil, et Thèbes, siège du pouvoir égyptien rival au sud.

L'histoire des Hyksôs ne s'arrête pas à leur installation dans le delta oriental. Leur domination fut progressivement contestée par les souverains égyptiens établis à Thèbes, dans le sud du pays. Les inscriptions du pharaon Kamosé témoignent des conflits entre les deux pouvoirs, tandis que les campagnes menées par son successeur Ahmôsis Ier conduisirent à la reconquête du nord de l'Égypte et à la disparition du pouvoir hyksôs vers le milieu du XVIe siècle avant notre ère. Ces événements ont laissé des traces dans l’historiographie égyptienne, où les souverains thébains sont présentés comme les restaurateurs de l’ordre face à une domination étrangère. 2

Mais pourquoi l'expulsion des Hyksôs a-t-elle ensuite été rapprochée de l'Exode biblique ? Plusieurs siècles plus tard, au IIIe siècle avant notre ère, le prêtre égyptien Manéthon reprit à son tour l’histoire des Hyksôs dans ses Aegyptiaca, composées au IIIe siècle avant notre ère. Son œuvre originale est perdue, mais certains passages nous sont parvenus grâce aux citations d’auteurs postérieurs, notamment Flavius Josèphe dans le Contre Apion.

Le récit transmis par Josèphe présente les Hyksôs comme des étrangers ayant conquis l’Égypte, détruit des villes et profané des sanctuaires avant d’être finalement chassés du pays. Une partie d’entre eux aurait ensuite gagné le Levant. Josèphe s’intéresse particulièrement à cette tradition parce qu’il cherche à défendre l’ancienneté du peuple juif et à établir un rapprochement entre les Hyksôs et les ancêtres des Israélites.

On comprend assez facilement alors pourquoi l’histoire des Hyksôs a longtemps occupé une place importante dans les discussions sur l’historicité de l’Exode et ceux déjà pour des auteurs antiques. La présence ancienne de populations levantines en Égypte, suivie de leur départ après une période de conflit, présente certaines ressemblances générales avec les traditions bibliques. Mais ces correspondances permettent-elles véritablement d’identifier ou rapprocher les deux récits ?

Les sources égyptiennes documentent un conflit entre des pouvoirs politiques rivaux, à une époque où les populations que l’on appellera bien plus tard « Israël » ne sont pas encore attestées sous ce nom. Le récit biblique, quant à lui, raconte la libération d’un peuple soumis à l’oppression, conduite par Moïse sous l’autorité de son Dieu. Les protagonistes, les circonstances et les objectifs narratifs ne sont donc pas du tout les mêmes.

C’est précisément ce qui rend problématique l’explication proposée dans Étude perspicace des Écritures. En considérant que les récits égyptiens sur les Hyksôs seraient une déformation des événements de Joseph et de l’Exode, la publication suppose une transmission historiquequi donc ne disposons pas de trace. Les traditions hostiles aux Hyksôs peuvent être expliquées par les conflits politiques et dû également à la manière dont cette domination étrangère est restée dans les mémoires égyptiennes, sans y voir nécessairement un lien direct avec les événements tel que racontés dans le récit biblique.

Cela ne signifie pas pour autant que tout rapprochement entre ces traditions soit dépourvu d’intérêt. Par exemple Roger Warin, dans son étude « Le Pharaon qui n’avait pas connu Joseph » (2016), a notamment envisagé qu’un groupe levantin installé en Égypte à l’époque des Hyksôs ait conservé le souvenir de son séjour et de son départ, avant que cette expérience ne soit intégrée aux traditions relatives aux origines d’Israël.

Cette proposition rejoint les recherches sur la mémoire culturelle, particulièrement celles de l'égyptologue Jan Assmann, qui s'est intéressé à la manière dont des expériences historiques peuvent être conservées, transformées et réinterprétées par les générations suivantes.

Il faut ici bien comprendre ce que recouvre cette notion de mémoire. Lorsqu'une communauté transmet une histoire relative à son passé, elle n'en conserve pas nécessairement tous les événements dans leur forme originale. Certains souvenirs peuvent être associés à d'autres traditions, recevoir de nouvelles significations et finir par participer à la construction d'un récit commun.

L'histoire racontée plusieurs siècles plus tard peut donc conserver des éléments issus d'expériences anciennes tout en répondant à des préoccupations qui n'étaient pas celles des premiers protagonistes. Dans le cas des traditions bibliques sur l'Égypte, ces souvenirs auraient pu concerner différentes expériences historiques, qu'il s'agisse de migrations de populations venants du Levant, de relations avec l'administration égyptienne ou de déplacements provoqués par des conflits politiques.

À retenir

Le souvenir d’événements historiques peut se transmettre de génération en génération, tout en étant progressivement enrichi et réinterprété. Ainsi, lorsqu’une communauté raconte son passé plusieurs siècles après les faits, elle ne restitue pas nécessairement les événements tels qu’ils se sont déroulés, mais aussi la manière dont elle les comprend et leur donne un sens.

Ainsi cette mémoire cutlurelle peut être réinterprétée à la lumière de préoccupations politiques, sociales et religieuses beaucoup plus tardives.

5. De l'histoire des Hyksôs à la formation du récit de Joseph

Nous avons jusqu'ici examiné les témoignages égyptiens concernant la présence des populations levantines dans la vallée du Nil, puis les traditions relatives à la disparition du pouvoir hyksôs. Ces recherches nous permettent de mieux comprendre l'histoire globale dans lequel certaines histoires bibliques ont pu trouver leur origine. Mais une question demeure essentielle. À quelle époque le roman de Joseph a-t-il été composé, et pourquoi ses auteurs ont-ils choisi de raconter cette histoire ?

Lorsque nous lisons aujourd'hui les chapitres 37 à 50 de la Genèse, nous découvrons une histoire qui se déroule dans une Égypte ancienne, à l'époque des ancêtres d'Israël. Pourtant, le fait qu'un récit situe son intrigue dans un passé lointain ne signifie pas qu'il ait été rédigé à cette époque. Il faut distinguer le temps dans lequel les événements sont racontés de celui auquel le texte a été composé.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre les recherches consacrées à la formation de la Bible hébraïque. Les récits bibliques ne nous sont pas tous parvenus sous la forme d'œuvres rédigées d'une seule traite par un auteur contemporain des événements. Beaucoup ont connu une longue histoire de transmission, de mise par écrit et de remaniements successifs. Des traditions anciennes ont pu être reprises par des rédacteurs ultérieurs, qui les ont enrichies et parfois réorientées pour répondre aux préoccupations de leur propre époque.

Conclusion

Les découvertes archéologiques et les sources égyptiennes témoignent d'une longue histoire de relations entre l'Égypte et les populations du Levant, bien antérieure à la domination des Hyksôs. Elles permettent de mieux comprendre le contexte historique dans lequel certaines traditions bibliques ont pu prendre naissance. Il paraît ainsi tout à fait envisageable que les récits relatifs au séjour des ancêtres d'Israël en Égypte aient conservé le souvenirs de ces migrations anciennes dans lesquels les récits viennent puiser leur origine.

Mais il faut distinguer ce que les documents historiques attestent de ce que raconte la Genèse. La présence de populations levantines en Égypte ne démontre pas que Joseph ait réellement occupé les fonctions que lui attribue le récit biblique, ni même qu'il ait pu exister, pas plus que l'expulsion des Hyksôs ne permet d'identifier cet événement à l'Exode.

Une autre question mérite alors d'être examinée. Si l'histoire de Joseph peut conserver des souvenirs de l'Égypte ancienne, quand le récit que nous lisons aujourd'hui a-t-il été composé ? et pourquoi ses auteurs ont-ils choisi de raconter cette histoire ? Car l'époque dans laquelle une histoire est située n'est pas nécessairement celle de sa rédaction. Dans la prochaine partie, nous nous intéresserons aux indices laissés par le texte lui-même, notamment les noms égyptiens, les références géographiques et les pratiques administratives, afin de mieux comprendre les différentes étapes de sa formation.

Sources

  • Watch Tower Bible and Tract Society, Étude perspicace des Écritures, vol. 1, article « Égypte, Égyptien », notamment la section « L’époque hyksos ».

  • Manfred Bietak, « Où est le palais des Hyksôs ? À propos des fouilles à Tell el-Dab'a et 'Ezbet Helmi », Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, vol. 151, n° 2, 2007, p. 749-780.

  • Andrew Curry, « The Rulers of Foreign Lands », Archaeology, vol. 71, n° 5, septembre-octobre 2018, p. 28-33.

  • Sturt W. Manning et al., « Beyond Megadrought and Collapse in the Northern Levant: The Chronology of Tell Tayinat and Two Historical Inflection Episodes, around 4.2ka BP, and Following 3.2ka BP », PLOS ONE, vol. 15, n° 10, 2020, e0240799.

  • William C. Hayes, A Papyrus of the Late Middle Kingdom in the Brooklyn Museum (Papyrus Brooklyn 35.1446), Brooklyn Museum, coll. « Wilbour Monographs », vol. 5, 1955.

  • Bernadette Menu, « Le papyrus du Brooklyn Museum n° 35.1446 et l’immigration syro-palestinienne sous le Moyen Empire », Égypte nilotique et méditerranéenne, vol. 5, 2012, p. 19-30.

  • Youri Volokhine, « L’Égypte et la Bible : histoire et mémoire. À propos de la question de l’Exode et de quelques autres thèmes », Bulletin de la Société d’Égyptologie de Genève, n° 24, 2000-2001, p. 83-106.

  • Flavius Josèphe, Contre Apion, livre I, notamment §§ 73-105 et 223-232, pour les traditions attribuées à Manéthon concernant les Hyksôs.

  • Roger Warin, « Le Pharaon qui n’avait pas connu Joseph », Les Nouveaux Cahiers du Cercle Renan, n° 1, juillet-septembre 2016.

  • Jan Assmann, Moïse l’Égyptien. Un essai d’histoire de la mémoire, trad. Laure Bernardi, Paris, Aubier, 2001. Édition originale anglaise : Moses the Egyptian: The Memory of Egypt in Western Monotheism, Harvard University Press, 1997.

Genèse, Proche-Orient Ancien, Archéologie, Exégèse, Témoins de Jéhovah, Égypte ancienne, Critique textuelle