Dans l'article précédent, nous avons examiné en détail le chapitre 7 du livre de l'Apocalypse. À la suite de cette analyse, il ressort clairement que les 144 000 et la grande foule dont parle ce chapitre évoquent en fait la même réalité, vue sous deux angles différents (si tu n'as pas encore lu cet article, nous t'invitons à le lire avant de continuer la lecture de cet article : Les 144 000 : lecture littérale ou symbolique ? Et pourquoi ?).
Mais tu te poses sûrement cette question en tant que Témoin de Jéhovah, si les 144 000 et la grande foule constituent la même chose, qui va alors au ciel et qui va sur terre pour y vivre éternellement ?
1. La grande foule et les 144 000 dans le ciel ?
Avant d'aller plus loin, une petite précision de méthode. L'Apocalypse est un texte apocalyptique du Ier siècle. Ce genre littéraire a ses propres codes : des visions, des symboles, des nombres chargés de sens, des contrastes forts.
Quand on lit ce livre en respectant ces codes et ces conventions, lire les symboles comme des symboles, ce n'est pas arbitraire — c'est simplement lire le texte comme il a été écrit.
D'abord, en lisant attentivement le livre de l'Apocalypse d'un bout à l'autre, on constate une chose intéressante. Ces deux groupes se trouvent devant le trône.
' Après cela, je vis une grande foule [...] Ils se tenaient devant le trône et devant l'agneau, vêtus de robes blanches, et des branches de palmiers à la main, ' — Apocalypse 7:9
Sauf que le problème, c'est que les 144 000 se trouvent eux aussi devant le trône et devant l'agneau, note ce qui est dit dans le chapitre 14 :
' Je vis l'agneau debout sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille, qui avaient son nom et le nom de son Père écrits sur leur front. Ils chantent comme un chant nouveau devant le trône et devant les quatre êtres vivants et les anciens. Personne ne pouvait apprendre ce chant, sinon les cent quarante-quatre mille, qui ont été achetés de la terre. ' — Apocalypse 14:1,3
La scène décrite se place dans l'espace céleste où se situe le trône de Dieu. De plus, dès Apocalypse 4:2, Jean voit “un trône placé dans le ciel”. Autour de ce trône se trouvent les quatre êtres vivants, les vingt-quatre anciens et les anges (Apocalypse 4, 5 et 7).
Si Apocalypse 7 voulait vraiment présenter la grande foule comme un groupe ayant l'espérance de vivre sur terre, pourquoi la placer “devant le trône”, “devant l’Agneau” et “dans le sanctuaire” de Dieu ? Pourquoi ne jamais dire clairement qu’elle se trouve sur terre ?
Voilà pourquoi ils [la grande foule] sont devant le trône de Dieu, et ils lui offrent un service sacré jour et nuit dans son temple ; et Celui qui est assis sur le trône étendra sa tente sur eux. — Traduction du monde nouveau.
De plus, dans le grec du Nouveau Testament, le mot le plus important pour parler du temple est naos (ναός). Il ne désigne pas l’ensemble du complexe du Temple (il s'agirait de hieron), mais le sanctuaire, le lieu de la présence divine, où réside l'Esprit.
C'est très important : hieron désigne l’ensemble du complexe ou l’aire du temple ou l’enceinte du temple (complexe, cours, bâtiments), naos le sanctuaire au sens strict (lieu de la présence divine, où Dieu réside).
À retenir
naos (ναός) : utilisé pour le temple à Jérusalem, mais seulement pour l'édifice sacré lui-même (ou sanctuaire), consistant en Lieu Saint et Saint des Saints. (Dans le Grec classique, il est employé pour le sanctuaire où se trouvait l'image d'or, pour le distinguer de toute l'enceinte).
Sauf que l'interprétation des Témoins de Jéhovah affirme précisément l'inverse pour éviter la difficulté selon laquelle la grande foule se trouve devant le trône au même titre que les 144 000 (Apocalypse 14:3). C'est ce qu'affirme la Tour de Garde, d'octobre 2023, Chéris l’honneur que tu as d’adorer Jéhovah dans son temple spirituel ! :
Mais qu’en est-il des membres de la « grande foule », qui soutiennent fidèlement les frères oints du Christ ? où servent-ils Jéhovah ? Dans la vision que l’apôtre Jean a eue, ils ‘se tiennent debout devant le trône’ et ils « offrent [à Dieu] un service sacré jour et nuit » (Rév. 7:9, 13-15). Ce service sacré, ils le lui offrent sur la terre, dans la cour extérieure du temple spirituel. — Paragraphe 16
L'Apocalypse dit l'inverse : Apocalypse 7:9 ; 7:15 dit qu’elle sert Dieu dans son naos, et dans l’Apocalypse, ce naos est fortement associé au sanctuaire céleste. Apocalypse 7 présente la grande foule devant le trône et dans le naos de Dieu ; Apocalypse 11:19 montre que ce naos est céleste. Puis, Apocalypse 21 montre que la demeure de Dieu descend finalement auprès des humains. Et Dieu et l’Agneau se trouvent au milieu d’une création réconciliée, "nouveaux cieux et nouvelle terre" (Apocalypse 21:1-4 ; voir aussi Ésaïe 65:17 ; 66:22 ; 2 Pierre 3:13). En voici quelques exemples très parlants :
'il fut désigné par le sort, suivant la coutume du sacerdoce, pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur et y offrir l'encens. ' — Luc 1:9
En Luc 1:9-22, Zacharie entre dans le naos pour offrir l’encens. Il ne se trouve pas dans une cour extérieure, mais dans l’espace sacerdotal du sanctuaire. Cela correspond très bien au sens strict de naos.
' Alors le voile du sanctuaire se déchira en deux, d'en haut jusqu'en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, ' — Matthieu 27:51
En Matthieu 27:51, le voile du naos se déchire. Là encore, il s’agit du sanctuaire, pas des cours extérieures.
En revanche, quand Jésus chasse les vendeurs du temple, les Évangiles utilisent hieron, parce que la scène se situe dans l’espace public du temple, probablement les cours, et non dans le sanctuaire intérieur (Matthieu 21:12 ; Marc 11:15 ; Luc 19:45 ; Jean 2:14-15). Plus surprenant encore, Apocalypse 11:2 confirme cette distinction : la cour extérieure est située hors du naos.
Comment, dès lors, l'organisation peut-elle dire précisément l'inverse de ce que dit le texte de manière évidente ?
2. Les 144 000 ont le nom de l'Agneau et de son Père sur leur front
Un autre point important se trouve dans le chapitre 14. Ce dernier répond directement au chapitre 13 en opposant ceux qui portent la marque de la bête à ceux qui portent le nom de l’Agneau. De ce fait, le chapitre 14 oppose deux groupes : ceux qui portent la marque de la bête à ceux qui portent le nom de l’Agneau et de son Père sur le front.
C’est exactement le même contraste qu’en Apocalypse 13. Dans le chapitre 13, ceux qui appartiennent à la bête reçoivent sa marque. Dans le chapitre 14, ceux qui appartiennent à l’Agneau portent son nom. Autrement dit, l’Apocalypse ne présente pas trois catégories : le monde méchant, les 144 000, puis un autre groupe de croyants. Le texte oppose simplement deux camps : ceux qui adorent la bête, et ceux qui appartiennent à l’Agneau.
C’est là que la difficulté devient sérieuse pour l’interprétation des Témoins de Jéhovah.
Si un chrétien ne porte pas la marque de la bête, alors il appartient à l’Agneau. Et s’il appartient à l’Agneau, son nom est inscrit dans le livre de vie de l’Agneau. Or, dans l’Apocalypse, ceux qui ont leur nom inscrit dans le livre de vie entrent dans la ville sainte, la Nouvelle Jérusalem (Apocalypse 21:27). Il n’y a pas de troisième catégorie clairement identifiable dans le texte et il n'y a donc aucune distinction entre deux groupes de croyants fidèles ayant deux espérances différentes, comme l'affirme l'organisation.
Les Témoins de Jéhovah qui se disent “non oints” ou qui font partie de la grande foule adorent-ils la bête ?
S’ils répondent oui, alors Apocalypse 14:9-11 est très clair : ceux qui adorent la bête et reçoivent sa marque tombent sous le jugement de Dieu et "furent jetés vivants dans l'étang de feu où brûle le soufre" (Apocalypse 19:20).
Mais s’ils répondent non, alors ils appartiennent nécessairement à l’Agneau. Et s’ils appartiennent à l’Agneau, ils sont du côté de ceux qui portent son nom (Apocalypse 14:1), qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau (Apocalypse 13:8 ; 21:27), qui lavent leurs robes dans le sang de l’Agneau (Apocalypse 7:14 ; 22:14), et qui ont accès à la ville sainte, la Nouvelle Jérusalem (Apocalypse 21:2-3 ; 21:27 ; 22:14).
Et justement, cette Nouvelle Jérusalem descend sur la terre nouvelle en Apocalypse 21:2. La question "ciel ou terre ?" est donc dépassée par le texte lui-même. La destinée finale, ce n'est ni le ciel seul, ni la terre seule — c'est les deux réconciliés, avec Dieu qui vient habiter parmi les humains.
Je t'invite personnellement à relire ce livre magnifique, sans le filtre de l'interprétation de l'organisation, afin de mieux comprendre vraiment l'accomplissement du projet de Dieu pour l'humanité, en réconciliant la création, le ciel et la terre, où Dieu vient habiter avec les humains.
En relisant les deux derniers chapitres du livre de l'Apocalypse, jusqu'à l'avènement de la Nouvelle Jérusalem sur Terre, demande-toi à qui s'adressent ces passages ?
'J'entendis du trône une voix forte qui disait : La demeure de Dieu est avec les humains ! Il aura sa demeure avec eux, ils seront ses peuples, et lui-même, qui est Dieu avec eux, sera leur Dieu. ' — Apocalypse 21:3
'Il n'y aura plus de malédiction. Le trône de Dieu et de l'agneau sera dans la ville. Ses esclaves lui rendront un culte ; 'ils verront son visage, et son nom sera sur leur front. ' — Apocalypse 22:3, 4
3. Mais alors, les sauvés vivent-ils au ciel ou sur la terre ?
En réalité, la réponse à cette question est plus subtile qu’il n’y paraît.
Nous avons vu précédemment que la grande foule est présentée dans une scène céleste : elle se tient devant le trône de Dieu, devant l’Agneau, et elle sert Dieu dans son naos, c’est-à-dire son sanctuaire. Mais cela veut-il dire que les croyants quittent simplement la terre pour aller vivre éternellement au ciel ?
Pas vraiment. Mais pourquoi est-elle vue comme dans les lieux célestes ? En fait, il faut bien distinguer deux choses. La vision est céleste — mais ça ne veut pas dire que la destinée finale des croyants c'est de quitter la terre pour aller vivre au ciel.
Dans l'Apocalypse, le ciel est l'endroit où la vraie réalité est montrée, pas un endroit où l'on va à la fin.
La trajectoire du livre va dans le sens inverse : ce n'est pas l'humanité qui monte vers Dieu, c'est Dieu qui descend vers les humains en Apocalypse 21. La Nouvelle Jérusalem ne reste pas dans les hauteurs — elle descend. C'est ça la destination finale du livre.
En fait, il faut arriver à replacer le passage dans la logique du livre de l’Apocalypse. Jean ne cherche pas ici à nous donner une localisation géographique d'où vont les croyants. Il veut surtout montrer que le peuple de Dieu a accès à la présence de Dieu, qu’il est reconnu par lui, purifié par l’Agneau, et déjà présenté comme victorieux dans la perspective céleste.
Autrement dit, Apocalypse 7 ne répond pas seulement à la question : “Où se trouvent-ils ?” Il répond surtout à cette question : “Comment Dieu voit-il son peuple au milieu de l’épreuve ?”
Sur terre, les croyants peuvent être persécutés, marginalisés, rejetés, parfois même tués. Aux yeux de l’Empire romain, ils peuvent sembler faibles, vaincus, insignifiants. Mais dans la vision céleste, ils apparaissent autrement : ils sont debout devant Dieu, vêtus de robes blanches, purifiés dans le sang de l’Agneau, et conduits vers les sources des eaux de la vie.
Le ciel, dans l’Apocalypse, n’est pas juste “un endroit ailleurs”. C'est le lieu où la vérité profonde de l’histoire est révélée. Sur terre, Rome semble régner. Dans le ciel, c’est Dieu qui est assis sur le trône. Sur terre, les croyants semblent vaincus. Dans le ciel, ils sont vus comme vainqueurs avec l’Agneau.
Dans Apocalypse 7, Jean voit surtout une vision anticipée du peuple victorieux. Jean est transporté au ciel pour voir que le trône de Dieu est la réalité ultime derrière les apparences terrestres.
Ce passage laisse également entrevoir ce qu'il adviendra. Lorsque la Nouvelle Jérusalem descendra du ciel (d’auprès de Dieu) vers la terre, la demeure de Dieu viendra parmi les humains (Apocalypse 7:15-17 ; 21:2-4). Donc la trajectoire finale du livre n’est pas une fuite de la terre vers le ciel, mais l’union du ciel et de la terre dans la nouvelle création. Ces promesses annoncent déjà celles d’Apocalypse 21, où Dieu essuiera toute larme, où la mort ne sera plus, et où il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur.
Alors pourquoi, dans le chapitre 7, sont-ils présentés comme étant dans le ciel ?
Parce que l’Apocalypse met régulièrement en scène le ciel comme le lieu de la vérité selon Dieu. Ainsi dans Apocalypse 7, la grande foule est présentée dans la vision céleste du peuple de Dieu victorieux. Mais cette vision anticipe l’accomplissement final du livre : Dieu habitera avec les humains dans la nouvelle création.
Pour des communautés chrétiennes exposées au découragement, à la persécution, à la violence et à la haine, ce message était profondément rassurant. Même si elles ne vivaient pas encore dans l’ordre nouveau promis par Dieu, elles pouvaient savoir que leur fidélité n’était pas vaine. Dans la perspective de Dieu, elles appartenaient déjà à l’Agneau, elles étaient déjà reconnues, purifiées et promises à la victoire finale.
C’est donc un message d’espérance très fort : le dernier mot n’appartient ni à l’Empire romain, ni à la violence, ni à la mort. Il appartient à Dieu et à l’Agneau, dans l’attente d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle.
4. Les 144 000 comme “prémices” : preuve d'une espérance céleste distincte ?
Répondons maintenant à une autre remarque de l’article de jw.org :
De plus, les 144 000 sont décrits comme étant « achetés parmi les humains comme premiers fruits » (Révélation 14:4). L’expression « premiers fruits » se rapporte à une petite quantité représentative. Ce mot est approprié pour décrire ceux qui régneront dans le ciel avec Christ, sur un nombre indéterminé de sujets terrestres (Révélation 5:10).
Il est vrai qu’Apocalypse 14:4 présente les 144 000 comme ayant été “achetés d’entre les humains comme prémices pour Dieu et pour l’Agneau”.
Mais que signifie vraiment cette expression ?
Le mot “prémices” vient du monde agricole et cultuel. Dans l’Ancien Testament, les premiers produits de la récolte étaient offerts à Dieu. Ils représentaient le début de la moisson, mais aussi sa consécration. Autrement dit, les prémices appartiennent à Dieu et reconnaissent que toute la récolte dépend de lui (Lévitique 23:10-11).
Le point important est donc celui-ci : les prémices ne sont pas d’une autre nature que la récolte. Elles appartiennent à la même moisson. Elles en sont le début, la portion représentative ou la partie consacrée.
C’est exactement ce que l’on retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament.
Quand Paul dit que Christ est les “prémices de ceux qui se sont endormis”, il ne veut pas dire que Christ a une espérance et que les autres ressuscités en ont une autre. Il veut dire que sa résurrection inaugure celle des croyants (1 Corinthiens 15:20-23).
Quand Paul parle des prémices et de la masse en Romains 11:16, il ne construit pas deux destinées finales séparées. Il utilise l’image des prémices pour parler de consécration et d’appartenance à un même ensemble.
Quand Jacques dit que les croyants sont “comme les prémices” des créatures de Dieu, il ne parle pas d’une petite partie céleste séparée des autres croyants. Il parle des croyants comme du commencement consacré de l’œuvre nouvelle de Dieu (Jacques 1:18).
Donc, appliqué à Apocalypse 14:4, le terme “prémices” ne prouve pas l’existence de deux espérances : une céleste pour les 144 000 et une terrestre pour les autres sauvés. Il montre d’abord que ces fidèles appartiennent à Dieu, qu’ils sont rachetés par l’Agneau et présentés comme une offrande consacrée.
L’article de jw.org va donc plus loin que le texte. Il part d’un mot juste — “prémices” — puis il en déduit une doctrine que le passage ne formule pas : les 144 000 seraient une petite quantité représentative destinée au ciel, tandis qu’un nombre indéterminé de sujets terrestres vivrait ailleurs.
Autrement dit, Apocalypse 14:4 ne parle pas d’abord de destination, mais d’appartenance à Dieu. Mais où Apocalypse 14:4 parle-t-il de deux destinées ? Où parle-t-il d’une partie céleste gouvernant une autre partie terrestre ? Où dit-il que les “prémices” auraient une espérance différente du reste du peuple de Dieu ?
Le texte ne le dit pas.
Dans le contexte immédiat, Apocalypse 14 répond surtout au chapitre 13. Au chapitre 13, les habitants de la terre adorent la Bête et reçoivent sa marque sur le front ou sur la main (Apocalypse 13:16-17). Au chapitre 14, Jean voit au contraire l’Agneau avec les 144 000, qui portent sur leur front le nom de l’Agneau et le nom de son Père (Apocalypse 14:1).
Le contraste est donc clair : d’un côté, ceux qui appartiennent à la Bête ; de l’autre, ceux qui appartiennent à l’Agneau.
Le passage ne répond pas d’abord à la question : “où vont-ils vivre, au ciel ou sur terre ?” Il répond à une autre question : “à qui appartiennent-ils ?”
Et la réponse est : ils appartiennent à Dieu et à l’Agneau. Ils ont été achetés d’entre les humains. Ils suivent l’Agneau partout où il va. Ils ne se sont pas compromis avec l’idolâtrie de la Bête. Ils sont présentés comme un peuple fidèle, purifié et consacré.
C’est donc dans cette logique qu’il faut comprendre le mot “prémices”. Jean ne cherche pas à établir une catégorie de chrétiens ayant une espérance céleste différente. Il cherche à montrer que le peuple de l’Agneau est une offrande consacrée à Dieu au milieu d’un monde marqué par l’idolâtrie.
Autrement dit, l’expression “prémices” insiste sur la consécration, non sur une séparation de destinée.
Elle dit : ce peuple appartient à Dieu.
Elle ne dit pas : ce groupe ira au ciel tandis que les autres croyants vivront sur terre.
L’argument de jw.org repose donc sur une extrapolation. Il prend une image cultuelle — les prémices — et en fait la preuve d’un système à deux espérances. Mais ce système n’est pas dans le texte. Il est importé dans le texte.
La vraie question à poser est donc simple : si les prémices appartiennent à la même récolte que la moisson, pourquoi utiliser ce mot pour séparer les croyants en deux destinées différentes ?
Dans Apocalypse 14, les 144 000 sont décrits comme les fidèles de l’Agneau, en contraste avec les adorateurs de la Bête. Le texte parle d’appartenance, de fidélité et de consécration. Il ne parle pas d’une partie céleste opposée à une partie terrestre.
Conclusion
Ce nouveau regard sur ces textes demande à chacun de prendre un peu de recul avec ce qu’il pense déjà savoir. C’est particulièrement important lorsqu’on aborde le livre de l’Apocalypse, un texte souvent utilisé pour défendre des doctrines très précises, alors même qu’il fonctionne avec des images, des symboles, des visions et des contrastes théologiques puissants.
Dans cet article, nous avons voulu montrer une chose simple : les textes doivent être lus pour ce qu’ils disent réellement, et non pour ce que nous avons appris à leur faire dire.
Apocalypse 7 ne présente pas clairement une grande foule terrestre séparée d’un groupe céleste de 144 000. Au contraire, la grande foule est décrite devant le trône de Dieu, devant l’Agneau, et dans son sanctuaire, son naos (Apocalypse 7:9, 15). Or, dans l’Apocalypse, le trône de Dieu appartient au décor céleste de la vision (Apocalypse 4:2-6), et le naos est régulièrement associé au sanctuaire céleste de Dieu (Apocalypse 11:19 ; 15:5-8 ; 16:17). Cela rend difficile l’idée selon laquelle la grande foule serait simplement placée dans une cour terrestre que le passage ne mentionne jamais.
Apocalypse 14 ne cherche pas non plus d’abord à répondre à la question : “qui va au ciel ?” Le chapitre répond surtout au contraste établi au chapitre précédent : d’un côté, ceux qui portent la marque de la Bête (Apocalypse 13:16-17) ; de l’autre, ceux qui portent le nom de l’Agneau et de son Père sur leur front (Apocalypse 14:1). La question centrale n’est donc pas d’abord une question de localisation, mais d’appartenance : appartient-on à la Bête ou à l’Agneau ?
Quant au mot “prémices”, il ne prouve pas l’existence de deux espérances différentes. Dans le langage biblique, les prémices renvoient d’abord à ce qui est offert, consacré et présenté à Dieu comme premier fruit de la récolte (Lévitique 23:10-11). Appliqué aux 144 000, ce vocabulaire indique leur appartenance à Dieu et à l’Agneau (Apocalypse 14:4). Il ne dit pas qu’ils auraient une espérance céleste différente d’un autre groupe de croyants. D’ailleurs, dans le Nouveau Testament, l’image des prémices sert ailleurs à parler d’inauguration, de consécration ou du commencement d’une réalité plus large, sans créer deux destinées séparées (1 Corinthiens 15:20-23 ; Romains 11:16 ; Jacques 1:18).
C’est donc tout un cadre de lecture qu’il faut interroger. La Bible parle bien d’espérance céleste, d’appel céleste, d’héritage gardé dans les cieux et de présence auprès du Christ (Hébreux 3:1 ; 1 Pierre 1:3-5 ; Philippiens 3:20-21). Mais ces expressions doivent être examinées attentivement, dans leur contexte, sans les transformer trop vite en des preuves d’une distinction entre deux groupes de chrétiens.
Nous n’en sommes donc qu’au début de notre examen approfondi de la question de l’espérance chrétienne. Pour avancer sérieusement, il faut accepter de laisser les textes parler, même lorsqu’ils bousculent nos habitudes de lecture. Il faut aussi éviter d’ajouter au texte des catégories qu’il ne formule pas clairement.
La question reste donc ouverte pour la suite : si l’espérance chrétienne ne se réduit pas à deux groupes séparés, l’un céleste et l’autre terrestre, comment comprendre les passages qui semblent parler d’une vie au ciel, d’une demeure auprès du Christ, ou d’un départ pour être avec lui (Jean 14:2-3 ; Philippiens 1:23 ; 2 Corinthiens 5:1-8 ; 1 Thessaloniciens 4:17) ?
Autrement dit : la Bible parle-t-elle réellement d’aller vivre éternellement au ciel ? C'est ce que nous verrons dans le prochain article.
Merci de votre lecture.
On vous laisse avec la deuxième partie de la vidéo de la chaîne BibleProject, sur les chapitres 12 à 22 du livre de l'Apocalypse.
Sources
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