Quand l’ancienne Jérusalem a-​t-​elle vraiment été détruite ? — Première partie

Bible et exégèse · Romain ·

Les Témoins de Jéhovah défendent depuis longtemps l’idée que Jérusalem aurait été détruite par les Babyloniens en 607 avant notre ère. Cette date est importante pour eux, car elle sert de point de départ au calcul des « temps des nations », qui aboutit ensuite à 1914.

L’article pose d’emblée une question qui, au fond, est simple : quelle importance y a-t-il à savoir exactement quand Jérusalem a été détruite par les armées babyloniennes de Nabuchodonosor II ? Nous n’analyserons ici que la première partie de cet article : Quand l’ancienne Jérusalem a-​t-​elle été détruite ?, daté d'octobre 2011.

Il faut reconnaître qu’à moins d’être passionné par l’histoire du Proche-Orient ancien, cette question peut sembler n’avoir que peu d’importance pour un chrétien. Mais pour un Témoin de Jéhovah, ce n’est pas du tout la même histoire. Cette date est essentielle, parce que c’est sur elle que repose une grande partie de l’édifice doctrinal du mouvement. Pourquoi, me diras-tu ?

La raison est simple : elle sert de point de départ à l’une de leurs doctrines fondamentales, le calcul menant à 1914. Selon les Témoins de Jéhovah, c’est en 1914 que Jésus-Christ aurait été établi comme roi du Royaume de Dieu et qu’il aurait chassé Satan du ciel vers la terre. Par voie de conséquence, cette date marquerait aussi le début d'une période de catastrophes et de guerres sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Ainsi, depuis 1914, nous vivrions, selon eux, dans la période qu’ils appellent « les derniers jours ».

Autre point essentiel : la date de 1914 permet aussi d’arriver à 1919, date à laquelle, d’après leur interprétation et leurs calculs, Jésus aurait établi « l’esclave fidèle et avisé » et libéré le peuple de Dieu de l’emprise de Babylone la Grande. Tout un programme.

Autrement dit, si tu retires 1914 de leur littérature, toute la logique du mouvement devient extrêmement fragile. Leur revendication d'être la seule vraie religion approuvée par Dieu sur terre perd alors une grande partie de son fondement doctrinal.

De ce fait, la question de savoir quand l’ancienne Jérusalem a été détruite n’est pas seulement importante pour un Témoin de Jéhovah : elle est vitale pour toute la construction théologique de l’organisation.

Pour être honnête, bon nombre de Témoins de Jéhovah n’ont pas forcément conscience de ce que cette date représente réellement pour leur organisation. Beaucoup ont appris à répéter une explication déjà préparée, sans toujours avoir eu l’occasion de l’examiner de manière critique. Peu d’entre eux se sont peut-être demandé ce qui se passerait si cette date ne tenait pas historiquement.

Si tu es toi-même Témoin de Jéhovah, je t’invite, avant de poursuivre la lecture de cet article, à prendre quelques minutes pour réfléchir à ce que je viens d’expliquer. Ne crois pas mes propos sans les vérifier. La démarche de Periagoge est justement d’inviter le lecteur à examiner les choses par lui-même, à vérifier ce qu’on lui explique, et à cheminer progressivement vers la lumière. En tout cas, cette question mérite qu'on s'y intéresse.

Ceci étant dit, que dit l’article ? Et que pouvons-nous en dire ? L'article des Témoins de Jéhovah commence par poser cette question :

1. « Soixante-dix ans » pour qui ?

La question est pertinente. Autrement dit : à qui cette période de soixante-dix ans s’applique-t-elle exactement ? Les premiers passages à mentionner cette période de 70 ans se trouvent dans le livre de Jérémie. Rappelons que le prophète Jérémie avait, entre autres, pour mission d’annoncer les jugements de Dieu à venir contre le royaume de Juda et les nations environnantes. Le premier texte à l’évoquer explicitement est Jérémie 25:11 :

« Oui, tout ce pays sera réduit en ruines et deviendra un spectacle horrible. Et ces nations devront servir le roi de Babylone pendant 70 ans. » – Traduction du monde nouveau.

Première remarque intéressante : Jérémie parle ici du roi de Babylone et des nations, mais il ne parle ni d’exil, ni spécifiquement du royaume de Juda et de son Temple. Et pourtant, l’article dit l’inverse. Étonnant, n’est-ce pas ?

La Bible établit cependant que les 70 ans devaient constituer une période de châtiment venant de Dieu ; elle concernait donc au premier chef les habitants de Juda et de Jérusalem [...] la destruction de Jérusalem et les 70 ans d’exil qui suivraient [...] Ainsi, selon la Bible, les 70 ans ont été pour Juda un châtiment ardent.

J'ai paraphrasé, mais je te laisse le soin d'aller relire l'article si besoin. Ma question est donc : où Jérémie parle-t-il explicitement d'un exil s'appliquant seulement à Juda et à ses habitants ? Les passages que cite l'article (Exode 19:3-6 ; Lamentations 1:8 ; 3:42 ; 4:6) n'évoquent ni l'exil, ni les 70 ans concernant Jérusalem et son Temple.

Au contraire, ce qu'on constate, sans équivoque, lorsqu'on relit Jérémie dans son contexte, c'est que le texte parle plutôt d’une période de domination babylonienne sur les nations, et non d’un pays vidé de ses habitants pendant 70 ans. Un lecteur attentif remarquera sans doute que l’expression « servir le roi de Babylone » revient d'ailleurs comme une sorte de refrain dans cette section de Jérémie (Jérémie 25:11 ; 27:6, 8, 11, 13 ; 28:14). La punition annoncée par Jérémie concerne l’autorité politique et militaire de Babylone sur la région et les nations alentour. Mais qu'en est-il du fameux verset de Jérémie 29:10 sur lequel l'organisation s'appuie :

« Voici encore un message du Seigneur : “Quand le pouvoir de Babylone aura duré 70 ans, j’agirai en votre faveur. Je réaliserai la bonne promesse que je vous ai faite : je vous ramènerai ici, à Jérusalem ". » – Jérémie 29:10, Parole de Vie, 2017.

La traduction la PDV est très intéressante quand on la compare avec la Traduction du monde nouveau :

« Car voici ce que dit Jéhovah : “Lorsque les 70 ans à Babylone seront écoulés, je m’occuperai de vous et je réaliserai ma promesse : je vous ramènerai dans ce lieu ". »

Mais alors, qui a raison ? Quelle est la traduction la plus juste, c’est-à-dire la plus proche de la langue utilisée, en l’occurrence l’hébreu, et la plus fidèle à l’intention de l’auteur ?

D'abord, le contexte : on pourrait effectivement trancher en faveur de la PDV2017, puisque Jérémie 25, 27 et 28 parlent sans ambiguïté de servir le roi de Babylone et de sa domination sur les nations. Mais ignorons cela pour l'instant, et intéressons-nous vraiment à ce que dit le texte hébreu, car c'est là que l'usage des langues anciennes devient important.

Le texte hébreu de Jérémie 29:10 est très éclairant, surtout lorsque l’on examine de près la préposition utilisée et la construction grammaticale. Le passage dit littéralement :  

כִּי־כֹה אָמַר יְהוָה כִּי לְפִי מְלֹאת לְבָבֶל שִׁבְעִים שָׁנָה

Pour les non-hébraïsants, voici la translittération et une traduction mot à mot du passage :

kî-kōh ʾāmar YHWH kî ləpî məlōʾt lə-Bāḇel šiḇʿîm šānāh

« Car ainsi a dit YHWH : lorsque seront accomplis pour Babylone soixante-dix ans… » 

L’élément clé se trouve dans la préposition ל (le-) placée devant « Babylone ». Cette préposition est fréquemment utilisée dans la Bible et signifie souvent « pour », « en faveur de », « concernant », « au sujet de » ou encore « à l’égard de ». Ici, elle sert surtout à introduire un bénéficiaire ou un destinataire. Cela rejoint encore l’idée que Jérémie ne parle pas d’un exil de 70 ans, mais d’une période accordée à Babylone comme empire dominant sur les nations. Les lexiques de référence (BDB, HALOT, Gesenius) rappellent que ל n’est pas la préposition habituelle pour exprimer un lieu statique ; pour cela, l’hébreu utilise plutôt ב (be-). Prenons à présent un exemple : en Genèse 3:12, le texte hébreu dit littéralement :

“C’est la femme que tu as mise avec moi : c’est elle qui m’a donné pour moi, elle m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.”

La préposition utilisée est לִּי = « pour moi / à moi », certainement pas « dans moi » ce qui serait par ailleurs très étrange dans un tel contexte. Il apparaît clairement que si l’auteur avait voulu exprimer un lieu, on aurait plutôt attendu בְּבָבֶל / be-Bāḇel, « en/dans Babylone ».

Ainsi, nous rejoignons ici la remarque de l'article jw.org : « Au lieu de parler de 70 ans " à Babylone ", de nombreuses traductions portent la tournure " pour Babylone " (TOB). » La Traduction œcuménique de la Bible (TOB) est, selon nous, tout à fait juste et respectueuse de la grammaire et du texte biblique.

Cela ne veut pas dire que la traduction de la TMN, « à Babylone », soit mauvaise ou grammaticalement impossible dans une langue moderne. Mais elle crée une ambiguïté dans le texte. Dans une traduction française, l’expression « à Babylone » peut sembler désigner le temps passé à Babylone. Or l’hébreu permet très naturellement de comprendre : « quand les 70 ans accordés pour Babylone seront accomplis ». Ces brèves explications montrent que, dans la pensée de l’auteur, les 70 ans ne désignent pas d’abord la durée de l’exil des Juifs.

De ce fait, le texte de Jérémie désigne une période d’hégémonie babylonienne, et non la durée de l’exil des Judéens. En résumé, le prophète annonce une période pendant laquelle les peuples devront se soumettre au pouvoir impérial de Babylone, depuis la fin de l’Assyrie en 609 av. n. è. jusqu’à la chute de Babylone en 539 av. n. è., soit à peu près soixante-dix ans. Cela répond également à la question : « Quand les “soixante-dix ans” ont-ils débuté ? »

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Nabuchodonosor II, roi de Babylone (605 av. J.-C. – 562 av. J.-C.)

Ce qu'il faut retenir, c'est l’idée que Jérémie ne parle pas d’un exil de 70 ans, mais d’une période allouée à Babylone comme empire, dominant sur les nations.

2. Mais alors, quand les « soixante-dix ans » ont-​ils pris fin ?

Au point où l'on est arrivé, il ne fait pas de doute qu'un lecteur attentif verra le problème de l'interprétation de l'organisation. Pour autant cette deuxième question est centrale. En effet, l'organisation fait démarrer son calcul pour arriver à 607 av. n. è. à la date de 537 av. n. è. En retirant 70 ans à cette dernière on arrive à la date de 607 av. n. è. Pour l'instant c'est assez simple, on fait juste une soustraction, 607 - 537 = 70, pas besoin d'être expert en mathématiques pour comprendre ce calcul. Mais cette réponse soulève une autre question. Que se passe-t-il en 537 av. n. è ?

Le texte de Jérémie 25:12 nous dit « lorsque les 70 ans se seront écoulés, je demanderai des comptes au roi de Babylone. » Mais la chute de Babylone n’a-t-elle pas eu lieu en octobre 539 av. n. è., lorsque Cyrus le Grand s’est emparé de la ville ? Étude perspicace (vol. 1), p. 579, nous dit :

Grâce à cette inscription [ la Chronique de Nabonide ], on peut fixer la date de la chute de Babylone au 16 Tishri 539 av. n. è., et l’entrée de Cyrus dans la ville 17 jours plus tard, soit le 3 Marchesvân.

Mais un problème évident apparaît : si la domination babylonienne prend fin en 539 av. n. è., pourquoi les 70 ans devraient-ils se terminer en 537 av. n. è. ?

Jérémie 29:10 dit qu’à la fin des 70 ans, YHWH interviendra en faveur de son peuple : « je vous ramènerai ici, à Jérusalem ». Mais le texte ne dit pas que les Juifs seront déjà à Jérusalem au moment exact où les 70 ans s’achèvent. Il dit que Dieu les ramènera. Donc affirmer :

« Par conséquent, à l’automne 537, ils étaient de retour à Jérusalem pour y rétablir le culte de Jéhovah. »

ne suffit pas à prouver que les 70 ans se terminent à cette date. C'est là que la nuance est importante. La fin des 70 ans peut très bien correspondre à la fin de la domination babylonienne, puis le retour effectif des exilés judéens peut se dérouler ensuite dans les années qui suivent. Le temps qu’a pris ce retour est une autre question, que Jérémie 29:10 ne précise pas.

D'autant que si l'on s'intéresse de près à l'argument donné par l'article, l'année 537 av. n. è. ne repose que sur des spéculations ou des déductions, mais elle n'est pas donnée clairement dans la Bible. Esdras 3:1 nous dit :

« Quand arriva le septième mois de l'année, tous les Israélites, qui étaient installés dans leurs villes, se rassemblèrent d'un commun accord à Jérusalem. » – Esdras 3:1

Autrement dit, rien dans ce verset n’oblige à faire coïncider la fin des 70 ans avec l’année 537 av. n. è. Cette date peut éventuellement correspondre au retour effectif des exilés à Jérusalem. Mais dans ce cas, une question simple se pose : quel « roi de Babylone » Jéhovah juge-t-il en 537 av. n. è. ? Et surtout, à quel moment exactement Dieu « demande-t-il des comptes au roi de Babylone et à cette nation » ?

Or, en 537 av. n. è., Babylone n’existe déjà plus comme puissance indépendante depuis deux ans. Les 70 ans ne peuvent donc logiquement prendre fin qu’en 539 av. n. è.

3. Les « soixante-dix ans » sont-ils à lire de manière littérale ?

Si la destruction de Jérusalem a effectivement eu lieu en 586 av. n. è., comme le retiennent généralement les historiens, alors l'exil à Babylone consécutif à cette destruction n'a pu durer plus de 49 ans. Abordons à présent le dossier le plus important : les 70 ans ont-ils une portée symbolique ?

D'abord deux choses :

  1. On a vu jusqu'ici que les 70 ans dont parle le prophète Jérémie (chap. 25-29), concernent la période de domination de Babylone sur les nations, accordée par Dieu, et non l'exil des Juifs ni la destruction de Jérusalem et de son Temple.

  2. Les 70 ans se terminent donc à la fin de cette période de domination « pour Babylone », soit lors de la prise de la ville par Cyrus le Grand en 539 av. n. è.

Il faut toutefois noter que cette période est également mentionnée en Zacharie 1:12 et Daniel 9:2, ainsi qu'en 2 Chroniques 36:21, où elle est justement rattachée nommément à Jérémie. Et c’est vrai.

Mais là encore, il faut regarder attentivement ce que ces textes font exactement. 2 Chroniques 36 est une relecture théologique tardive, écrite des siècles après les événements, pour donner un sens religieux à l’exil. Le nombre 70 y est mis en lien avec le « sabbat de la terre » (Lévitique 26:34-35) : il s’agit d’une construction théologique.

Le nombre 70 présent dans ces passages est encore une fois symbolique : le chiffre 7 correspond au nombre de jours dans une semaine, et symbolise donc le recommencement, le renouvellement, ce qui est cyclique et, par extension, l'infini, le divin. De fait, dans la Bible, le septième jour de la semaine est chômé et consacré à Dieu ; c'est le « sabbat » (Genèse 2:3). Les terres cultivées doivent elles aussi bénéficier d'un sabbat, c'est-à-dire d'une jachère la septième année (Lévitique 25:4).

Cet argument est repris dans la Bible pour justifier l'exil à Babylone : puisque les Judéens n'ont pas respecté la prescription relative à la jachère, ils seront exilés afin que leurs terres restent en friche pendant autant d'années qu'elles auraient dû l'être. Le chiffre 7 est donc doublement symbolique ici. Ce caractère symbolique explique pourquoi cette durée n'est pas à prendre au pied de la lettre ; cela ne veut pas dire pour autant qu'elle est totalement déconnectée de la réalité. Dans cette logique, 70 sabbats d'années correspondent à une période de 70 × 7 = 490 ans, soit près d'un demi-millénaire ; or, le royaume de Juda couvre à peu de choses près la première moitié du premier millénaire avant notre ère. 

De même, l'exil à Babylone, au VIe siècle av. n. è., dure un peu plus d'un demi-siècle, selon la façon dont on compte. Il était donc aisé de rapprocher ces durées d'un multiple de 7, et d'offrir ainsi une lecture théologique de ces événements historiques. Ces versets n’ont pas vocation à être pris au pied de la lettre, mais il est nécessaire de prendre en compte le genre littéraire, et ce qu’un lecteur ancien pouvait en comprendre, et d’éviter une lecture anachronique, comme le font souvent les publications de l’organisation.

L’auteur n’essaie pas de fixer des dates historiques (ce n’est pas sa préoccupation) ; il réinterprète spirituellement la catastrophe, il s’agit ici d’une relecture du nombre mentionné en Jérémie 25:11, un procédé courant dans la littérature biblique. On le retrouve par exemple dans le Nouveau Testament, lorsque les rédacteurs des Évangiles relisent les prophéties d’Isaïe en les appliquant au Christ. C’est ce que soulignent des commentateurs comme Holladay, Lundbom ou Thompson.

On ne peut donc pas utiliser ce verset comme un compte rendu historique précis. L’article passe ici totalement à côté de la portée théologique et symbolique, en lui appliquant une grille de lecture qui ne cadre pas du tout avec le contexte culturel du texte, l’intention des auteurs et la manière dont un auditeur de cette époque le comprenait.

Ainsi, la mention des 70 années dans les passages mentionnés plus haut relève de réinterprétations à visée théologique. Elle sert à apporter l’espoir à un peuple en reconstruction et dispersé, et permet de comprendre que Daniel médite ici sur la faute du peuple, son pardon et l’accomplissement futur du salut. L’article applique donc des préoccupations modernes à un texte dont ce n’était pas l’usage. 

Ce qu'il faut retenir c'est qu'en 2 Chroniques 36:21, les 70 ans sont relus à travers le thème des sabbats de la terre, en lien avec Lévitique 26:34-35.

Il serait également tentant de dire que Daniel 9:2 parle explicitement d’un exil de 70 ans, mais voyons cela de plus près. Daniel reprend les paroles de Jérémie ; il ne redéfinit pas leur sens, il les considère comme accomplies, ni plus ni moins. Or, comme nous l’avons vu chez Jérémie, les 70 ans décrivent la période de domination babylonienne sur les nations de la région, et non la durée fixe d’un exil ininterrompu, ni une désolation totale du territoire de Juda. Littéralement, le texte déclare : « …je compris, par les livres, le nombre des années dont YHWH avait parlé à Jérémie, pour l’accomplissement des désolations de Jérusalem, soixante-dix ans. »

La TOB traduit bien cette idée : "en l'an un de son règne, moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole de Jérémie, doivent s'accomplir sur les ruines de Jérusalem, : soixante-dix ans"

Dans ce passage, Daniel ne fait que constater que 1) Babylone est tombée (Daniel 5), 2) les 70 ans annoncés par Jérémie sont arrivés à leur terme et 3) il est temps que Dieu « fasse revenir » le peuple conformément à la prophétie de Jérémie 29:10. En revanche, il ne dit absolument pas que 1) les 70 ans concernent uniquement l'exil, 2) tout Juda a été dépeuplé, et 3) ces 70 ans doivent être lus comme un « exil complet » de Jérusalem.

Le message central est le suivant : « Vous ne reviendrez dans votre pays qu’une fois achevés les soixante-dix ans que Dieu a fixés pour Babylone, c’est-à-dire la période pendant laquelle cette nation exercera son autorité sur les peuples. Quand la domination de Babylone prendra fin, alors Dieu accomplira sa parole et vous permettra de retourner dans votre terre. »

Mais alors, la captivité ou l'exil à Babylone a-t-il vraiment duré 70 ans ? En résumé, pour arriver à 70 ans, plusieurs solutions sont envisageables : (1) on peut supposer que le retour des Judéens n'a pas été immédiat ; (2) on peut aussi rappeler que le pouvoir néo-babylonien est antérieur à la destruction de Jérusalem en 587, et que des Judéens ont pu être emmenés à Babylone auparavant ; (3) on peut enfin faire valoir que le nombre 70 est avant tout symbolique (7×10 ans, 7 étant le nombre de jours dans une semaine et 10 le nombre de doigts de la main), et qu'il n'est donc pas nécessaire de lui accorder une valeur historique.

Conclusion

Au terme de cette première analyse, une chose apparaît clairement : l’article des Témoins de Jéhovah donne l’impression que la date de 607 av. n. è. découle naturellement de la Bible. Mais quand on lit les textes de près, ce n’est pas ce que l’on constate.

Jérémie 25 ne parle pas d’abord d’un exil de 70 ans à Babylone, mais d’une période durant laquelle les nations devront servir le roi de Babylone. Jérémie 29:10, lu dans son contexte et dans sa formulation hébraïque, ne dit pas nécessairement que les Juifs passeraient 70 ans en exil « à Babylone ». Il parle plus naturellement de 70 ans « pour Babylone », c’est-à-dire d’une période accordée à cette puissance impériale. Quant aux autres passages comme 2 Chroniques 36, ils reprennent cette durée pour faire une lecture théologique de la catastrophe survenue en 586 av. n. è. Le nombre 70 est réutilisé de manière symbolique, bien après les événements, parce qu'il était connu des auditeurs.

Le problème n’est donc pas la Bible. Le problème, encore une fois, c'est la manière dont l’organisation l'interprète, tout en faisant croire que c'est la seule lecture possible.

Ce que le lecteur ne verra pas, c'est que l'article part d’une conclusion déjà nécessaire à son système doctrinal : il faut que Jérusalem soit détruite en 607, parce que 607 permet ensuite d’arriver à 1914. On en revient donc à la question de départ : « les historiens et les archéologues situent généralement la destruction de Jérusalem en 586 ou 587 avant notre ère. Pourquoi vous, les Témoins de Jéhovah, écrivez-​vous que cet événement a eu lieu en 607 ? Sur quoi vous appuyez-​vous pour affirmer cela ? »

La question à poser est donc simple :

Est-ce que la Bible enseigne vraiment que Jérusalem a été détruite en 607 av. n. è., ou est-ce que cette date est imposée au texte parce qu’elle est indispensable au calcul menant à 1914 ?

Mais l’article des Témoins de Jéhovah ne s’arrête pas là. Après avoir tenté d’établir 607 av. n. è. comme la bonne date, à partir des 70 ans de Jérémie, il s’attaque ensuite aux historiens classiques de l'Antiquité, au canon de Ptolémée et aux sources utilisées par les spécialistes pour dater la destruction de Jérusalem en 587/586 av. n. è.

C’est ce que nous examinerons dans la suite. Car une question reste à traiter toutefois : les sources historiques confirment-elles réellement 607, ou bien montrent-elles au contraire que cette date ne tient pas ?

Sources

  • Holladay, William L. Jeremiah. Hermeneia Commentary. 2 vols. Minneapolis: Fortress Press, 1986–1989.

  • Lundbom, Jack R. Jeremiah. 3 vols. Anchor Yale Bible Commentary. New Haven: Yale, 1999–2004.

  • Thompson, J. A. The Book of Jeremiah. NICOT. Grand Rapids: Eerdmans, 1980.

  • Bright, John. Jeremiah. Anchor Bible Commentary. Vol. 21. Garden City: Doubleday, 1965.

  • Carroll, Robert P. Jeremiah: A Commentary. OTL. London: SCM Press, 1986.

  • Brown, Francis; Driver, S. R.; Briggs, Charles A. A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament (BDB). Oxford: Clarendon Press, 1907.

  • Biblia Hebraica Stuttgartensia (BHS), Dürrer et al. Stuttgart: Deutsche Bibelgesellschaft, 1997.

  • Biblia Hebraica Quinta (BHQ). Stuttgart: Deutsche Bibelgesellschaft (fascicules en cours).

  • Hebrew University Bible Project (HUBP). Jerusalem.

Exégèse, Témoins de Jéhovah, Jérémie, Histoire, Chronologie, 1914