Apocalypse 13 : que révèle réellement la marque de la bête et le nombre 666 ? — Deuxième partie

Bible et exégèse · Romain ·

Du feu descendu du ciel, une image qui prend vie, une marque imposée à tous et un nombre mystérieux : 666. Les Témoins de Jéhovah y voient les bombes atomiques, l’ONU et le système politique mondial. Mais que désignaient réellement ces symboles pour les premiers lecteurs de l’Apocalypse ?

Dans notre première étude d’Apocalypse 13, nous nous sommes concentrés sur l’identité des deux bêtes. Si vous ne l'avez pas encore lu, nous vous invitons à le faire avant de poursuivre la lecture du présent article.

Apocalypse 13 : qui sont la bête sauvage et la bête à deux cornes ? — Première partie

Revenons-en à nos deux bêtes. La première, qui monte de la mer, représente d’abord le pouvoir impérial et militaire romain dans sa dimension violente, blasphématoire et idolâtre. La seconde, qui monte de la terre, ressemble à un agneau mais parle comme un dragon. Elle agit comme un faux prophète : elle rend la première bête admirable, légitime et digne d’adoration.

Nous avons ensuite consacré un article aux quarante-deux mois pendant lesquels la première bête reçoit le pouvoir d’agir. Cette durée, reprise du livre de Daniel, ne fournit pas un calendrier secret. Elle rappelle que le pouvoir de la bête est réel, mais limité.

Il reste maintenant à examiner les derniers versets du chapitre. La seconde bête fait descendre du feu du ciel, ordonne la fabrication d’une image, lui donne un souffle, impose une marque sur la main ou sur le front et soumet les échanges économiques à cette marque. Enfin, Jean invite ses lecteurs à calculer un nombre devenu célèbre : 666.

Les Témoins de Jéhovah proposent une interprétation précise de ces images. Le feu descendu du ciel désignerait les deux bombes atomiques larguées en 1945. L’image de la bête correspondrait à la Société des Nations, puis à l’Organisation des Nations unies. La marque identifierait ceux qui soutiennent le système politique mondial. Quant au nombre 666, il exprimerait l’imperfection totale des gouvernements humains.

Cette lecture perçoit justement le caractère politique et idolâtre du passage. Mais ces identifications modernes découlent-elles réellement du texte ? Pour le comprendre, il faut suivre la progression d’Apocalypse 13:11-18 et se demander, une nouvelle fois, ce que ces images pouvaient évoquer pour les premiers lecteurs.

1. Une bête semblable à un agneau, mais qui parle comme un dragon

Jean écrit :

« Puis j’ai vu une autre bête sauvage qui montait de la terre. Elle avait deux cornes comme celles d’un agneau, mais elle s’est mise à parler comme un dragon. » — Apocalypse 13:11.

L’image repose sur un contraste. La seconde bête possède des cornes semblables à celles d’un agneau, mais sa parole révèle sa véritable appartenance. Elle imite l’apparence de l’Agneau tout en transmettant la voix du dragon.

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L'agneau d'Apocalypse 5:6, « un agneau debout, qui semblait immolé. Il avait sept cornes et sept yeux ».

Dans l’Apocalypse, l’Agneau véritable est Jésus Christ. Il a été mis à mort, mais il vit ; il reçoit l’adoration parce qu’il a racheté pour Dieu des humains de toute nation (Apocalypse 5:6-10). La seconde bête construit une imitation trompeuse. Elle ne dirige pas les humains vers l’Agneau, mais vers la première bête :

« Elle exerce tout le pouvoir de la première bête sauvage sous les yeux de celle-ci. Et elle amène la terre et ses habitants à adorer la première bête sauvage, dont la blessure mortelle a été guérie. » — Apocalypse 13:12.

Sa fonction est donc religieuse et idéologique. Elle transforme le pouvoir de la première bête en objet d’adoration. C’est pour cette raison qu’elle est appelée plus tard « le faux prophète » (Apocalypse 16:13 ; 19:20 ; 20:10).

Cette distinction est importante. La première bête représente la domination impériale ; la seconde représente les forces qui la présentent comme légitime, sacrée et nécessaire. Dans le contexte de l’Asie Mineure, cela pouvait évoquer les élites urbaines, les responsables civiques, les prêtres et les institutions locales qui promouvaient les honneurs rendus à Rome et aux empereurs.

Le culte impérial n’était pas simplement imposé à toutes les villes par un ordre venu de Rome : les cités et leurs élites jouaient elles-mêmes un rôle actif dans son organisation et sa mise en scène.

2. Le feu du ciel : un signe destiné à tromper

Jean poursuit :

« Elle accomplit de grands signes, faisant même descendre sur la terre du feu du ciel, sous les yeux des humains. Et elle égare les habitants de la terre à cause des signes qu’il lui a été accordé d’accomplir. » — Apocalypse 13:13-14.

Le verset 14 donne immédiatement la fonction des signes : ils servent à égarer. Le feu n’est donc pas une image indépendante que l’on pourrait identifier à n’importe quelle destruction spectaculaire. Il appartient à une scène de séduction religieuse.

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Le prophète Élie sur le mont Carmel — 1 Rois 18.

Le motif rappelle naturellement Élie sur le mont Carmel. Face aux prophètes de Baal, Élie demande à Dieu de faire descendre le feu sur le sacrifice afin que le peuple sache qui est le vrai Dieu (1 Rois 18:20-39). Le feu céleste authentifie alors le véritable prophète de Dieu.

Dans Apocalypse 13, le motif est renversé. Celui qui fait descendre le feu est le faux prophète. Le signe spectaculaire ne conduit pas à l’adoration de Dieu, mais à celle de la bête. Jean rejoint ainsi un avertissement déjà présent en Deutéronome 13:1-3 : l’accomplissement d’un signe ne suffit pas à authentifier un messager si celui-ci détourne le peuple de Dieu.

Le parallèle avec Apocalypse 11 renforce cette inversion. Les deux témoins de Dieu peuvent eux aussi faire intervenir le feu dans leur combat prophétique (Apocalypse 11:5). La seconde bête imite donc les œuvres des témoins comme elle imite l’apparence de l’Agneau. L’Apocalypse met en scène une véritable contrefaçon : faux agneau, faux prophète et faux signes.

Les bombes atomiques de 1945 ?

Dans La Tour de Garde de mai 2022, les Témoins de Jéhovah identifient la seconde bête à la puissance anglo-américaine. L’article affirme que les deux bombes atomiques employées contre le Japon, résultat d’une collaboration entre chercheurs britanniques et américains, accomplissent le signe du feu descendu du ciel.

La difficulté principale n’est pas que des armes atomiques ne puissent pas être comparées à un feu terrifiant. Elle tient à leur fonction dans le passage.

Apocalypse 13 ne dit pas que le feu détruit les ennemis de la seconde bête. Il dit que ce feu constitue un signe par lequel elle trompe les habitants de la terre, afin qu’ils fabriquent et adorent l’image de la première bête. Les versets 13 et 14 forment une seule phrase et une seule action.

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Le 6 et 9 août 1945 — Une bombe atomique tombe sur Hiroshima et Nagasaki.

L’interprétation liée aux bombes atomiques isole donc le feu de sa place initiale dans le récit de l'Apocalypse. Pour que le rapprochement fonctionne, il faudrait montrer comment les bombardements de 1945 ont constitué un signe religieux destiné à faire adorer la première bête et à conduire les humains à fabriquer son image. Or, cette relation n’est pas fournie par le texte ; elle dépend d’une identification préalable de la seconde bête à la puissance anglo-américaine.

Le sens le plus naturel du passage est bien différent. Jean y représente une propagande religieuse capable de donner au pouvoir impérial une apparence d’autorité divine. Le faux prophète reproduit les signes de la vraie prophétie, mais il les met au service de l’idolâtrie.

3. L’image de la bête : quand le pouvoir devient sacré

À cause de ces signes, la seconde bête ordonne aux habitants de la terre :

« de faire une image pour la bête sauvage qui a reçu le coup d’épée et qui pourtant a repris vie. Et il lui a été accordé de donner un souffle à l’image de la bête sauvage, afin que l’image de la bête sauvage parle et fasse tuer tous ceux qui refuseraient de l’adorer. » — Apocalypse 13:14-15.

L’arrière-plan biblique le plus évident est Daniel 3. Le roi Nabuchodonosor fait dresser une immense image et convoque les représentants de son empire. Tous doivent se prosterner devant elle au son des instruments ; ceux qui refusent sont menacés de mort.

Apocalypse 13 reprend la même logique :

  • une puissance impériale ;

  • une image qui la représente ;

  • un ordre universel d’adoration ;

  • une menace de mort contre ceux qui refusent.

Jean n’effectue pourtant pas une simple copie de Daniel 3. Dans son récit, l’image reçoit un « souffle » et se met à parler. Le mot peut évoquer, par contraste, le souffle de vie donné par Dieu à l’être humain en Genèse 2:7. Dieu crée la vie ; le faux prophète donne une apparence de vie à l’image d’un pouvoir politique. Comme la blessure guérie de la première bête imitait la mort et la résurrection de l’Agneau, l’image animée imite ici l’action créatrice de Dieu.

Il existait dans le monde gréco-romain des récits de statues parlantes, animées ou utilisées par des spécialistes religieux pour produire des effets impressionnants. Jean peut donc employer un motif culturel connu sans décrire un dispositif technique précis. Le sens du texte ne dépend donc pas d’un automate, d’un mécanisme caché ou d’une statue réellement douée de parole.

Par exemple, Héron d’Alexandrie, au milieu du Ier siècle, décrit des dispositifs pneumatiques installés autour d’autels ou de petits temples, capables d’ouvrir des portes, de faire verser des libations à des figures ou de produire des sons sous l’effet de l’air, de l’eau ou de la chaleur.

On notera encore qu'Alexandre d’Abonotique, en Paphlagonie, dans le nord de l’Asie Mineure, au milieu du IIe siècle, est accusé d’avoir fait parler la figure du dieu-serpent Glycon au moyen de conduits dissimulés dans sa tête, tandis qu’un complice parlait à distance.

Ainsi la voix de l’image, c’est la propagande impériale, les décrets, les menaces. Ce « parler » est symbolique de l’influence persuasive et coercitive que cette figure exerce sur les consciences.

L’image exprime plutôt la manière dont le pouvoir impérial se rend visible et sacré. Les statues, les monnaies, les temples, les inscriptions et les cérémonies faisaient entrer la présence de l’empereur dans la vie quotidienne des cités.

Les élites qui promouvaient ces honneurs recevaient elles-mêmes du prestige, des fonctions religieuses et une reconnaissance publique. On peut comprendre ainsi la seconde bête comme une représentation critique des réseaux locaux qui soutenaient le culte impérial et rendaient l’autorité romaine religieusement acceptable.

L’image désigne-t-elle la Société des Nations puis l’ONU ?

La Tour de Garde de mai 2022 identifie l’image d’Apocalypse 13 à la bête écarlate d’Apocalypse 17, puis à la Société des Nations et à l’Organisation des Nations unies. Selon cette lecture, la Société des Nations est apparue après la Première Guerre mondiale, a disparu pendant la Seconde, puis est réapparue sous la forme de l’ONU.

Le rapprochement entre l’image d’Apocalypse 13 et la bête écarlate d’Apocalypse 17 n’est cependant jamais formulé explicitement par Jean. Apocalypse 17 appelle la bête un « huitième roi », mais ne la désigne pas comme « l’image de la bête ». L’identification résulte donc d’un assemblage doctrinal entre deux visions distinctes.

Surtout, dans Apocalypse 13, l’image existe pour faire adorer la première bête. Elle appartient au monde symbolique du culte impérial : le pouvoir est représenté, rendu présent et entouré d’une autorité religieuse. Les premiers lecteurs vivant à Éphèse, Smyrne ou Pergame pouvaient comprendre ce mécanisme sans attendre la création d’une organisation internationale au XXe siècle.

Cela ne signifie pas qu’une institution moderne ne puisse jamais devenir idolâtre ou recevoir une confiance excessive. Mais une telle application appartient au deuxième niveau de lecture. Elle ne doit pas être présentée comme l’identification historique première de l’image.

4. La marque sur la main et sur le front

Jean écrit ensuite :

« Elle oblige tous les gens — petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves — à recevoir une marque sur la main droite ou sur le front. » — Apocalypse 13:16.

Le terme grec charagma peut désigner une marque gravée, une empreinte, une inscription ou un sceau. Pourtant, pour comprendre sa fonction dans l’Apocalypse, il faut d’abord observer les parallèles bibliques.

Dans l’Exode et le Deutéronome, les commandements de Dieu doivent être comme un signe sur la main et entre les yeux (Exode 13:9, 16 ; Deutéronome 6:8 ; 11:18). L’image signifie que la parole de Dieu doit orienter toute l’existence du croyant.

Dans Ézéchiel 9:4, les personnes qui refusent les abominations commises à Jérusalem reçoivent une marque sur le front. Cette marque les identifie comme appartenant à ceux que Dieu protège.

L’Apocalypse reprend directement cette tradition. Les serviteurs de Dieu sont marqués de son sceau sur le front en Apocalypse 7:3. En Apocalypse 14:1, ils portent le nom de l’Agneau et celui de son Père sur leur front. Enfin, dans la nouvelle Jérusalem, le nom de Dieu demeure inscrit sur le front de ses serviteurs (Apocalypse 22:4).

La marque de la bête est donc la contrefaçon du sceau de Dieu. Elle exprime l’appartenance, l’identité et l’allégeance. Le front indique publiquement à qui une personne appartient ; la main évoque la manière dont cette fidélité prend forme dans ses actes. Il ne faut probablement pas attribuer mécaniquement « les pensées » au front et « les actions » à la main, comme si Jean fournissait un code anatomique. Ensemble, la main et le front décrivent plutôt une fidélité qui engage toute la personne.

Sur ce point, la lecture officielle des Témoins de Jéhovah rejoint un élément important du texte. Leur site précise que la marque n’est pas un tatouage physique du nombre 666, mais une marque symbolique désignant ceux qui laissent le système politique diriger leurs pensées et leurs actions.

Cette observation est plus solide que les interprétations modernes qui identifient la marque à un code-barres, une puce électronique, un vaccin, une carte bancaire ou une monnaie numérique. Rien dans le passage ne permet de désigner l’une de ces technologies comme l’accomplissement de la vision.

La difficulté apparaît lorsque le symbole est défini de façon beaucoup plus précise comme le refus ou l’acceptation de la doctrine de neutralité politique propre aux Témoins de Jéhovah. La Tour de Garde de mai 2022 affirme que ceux qui accordent aux gouvernements un soutien « en paroles ou en actions » reçoivent la marque, et en conclut que les chrétiens doivent conserver une stricte neutralité.

Apocalypse 13 traite bien d’une loyauté idolâtre envers le pouvoir. Mais le texte ne définit pas la marque au moyen d’une liste d’activités politiques modernes. Il ne dit pas que voter, exercer une fonction publique ou participer à toute forme de vie civique équivaut automatiquement à adorer la bête. Cette application dépend d’une conception théologique particulière de la neutralité ; elle ne constitue pas l’explication directe du symbole.

Le critère donné par l’Apocalypse est l’adoration. Recevoir la marque signifie reconnaître la prétention de la bête à une fidélité qui appartient à Dieu et à l’Agneau.

5. Pourquoi personne ne peut-il acheter ou vendre ?

La marque possède aussi une conséquence économique :

« afin que personne ne puisse acheter ou vendre, sauf celui qui a la marque, le nom de la bête sauvage ou le nombre de son nom. » — Apocalypse 13:17.

Dans les villes romaines d’Asie Mineure, la religion, l’économie et la vie civique n’étaient pas organisées en domaines complètement séparés. Les fêtes publiques, les sacrifices, les banquets, les associations et les relations de patronage structuraient la vie sociale. Le culte impérial pouvait être intégré à cet ensemble et toucher une grande partie de la population, bien au-delà de quelques prêtres spécialisés.

Un artisan ou un commerçant dépendait de relations sociales, de clients, de protecteurs et parfois d’associations professionnelles. Refuser certaines cérémonies ou certains repas cultuels pouvait donc susciter l’incompréhension, l’hostilité ou la perte d’opportunités. Les messages aux Églises de Pergame et de Thyatire montrent déjà que la participation à des repas liés aux idoles constituait une question concrète pour les communautés d’Asie (Apocalypse 2:14, 20).

Nous ne connaissons toutefois, à la fin du Ier siècle, aucune loi impériale générale imposant une marque matérielle sans laquelle tous les chrétiens auraient été officiellement exclus des marchés. Les spécialistes discutent donc du mécanisme historique précis auquel Jean pouvait faire allusion.

Les inscriptions découvertes à Éphèse confirment que les activités professionnelles, les honneurs civiques et les pratiques religieuses pouvaient étroitement se croiser. Philip Harland relève que, parmi une centaine d’inscriptions relatives aux associations et aux corporations éphésiennes entre le Ier et le IIIᵉ siècle, plus d’une vingtaine mentionnent des honneurs rendus aux empereurs ou des relations avec le culte impérial et ses responsables.

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Temple de Domitien "Sebastoi", à Éphèse (aussi appelé temple des Flaviens Sébastes. Il fut consacré en 89/90 apr. J.-C., sous le règne de Domitien. La ville d'Éphèse fut la première à être nommée neokoros (littéralement « gardien du temple ») grâce à ce temple.

Des associations d’hymnodes chantaient ainsi des hymnes aux Sebastoi, c’est-à-dire aux empereurs honorés comme des figures divines, lors des célébrations provinciales. Une inscription atteste également que les orfèvres d’Éphèse entretenaient des relations de bienfaisance avec le grand prêtre du culte impérial.

Vers 88-89, une association de « Démétriastes », c’est-à-dire de dévots de Déméter, mentionne des mystères et des sacrifices célébrés conjointement en l’honneur de Déméter et des Sebastoi. Ces documents ne montrent pas que toutes les corporations participaient de la même manière au culte impérial, mais ils attestent que religion, prestige urbain, réseaux professionnels et fidélité à l’ordre romain pouvaient appartenir au même tissu social.

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Démétrius est un artisan du Ier siècle et orfèvre d'Éphèse — Actes 19.

Le récit d’Actes 19:23-40 fournit un parallèle particulièrement éclairant dans cette même ville. Démétrius fabrique avec d’autres artisans des sanctuaires miniatures en argent consacrés à Artémis. Lorsqu’il rassemble les membres de son métier contre la prédication de Paul, son argument associe directement trois intérêts : « notre prospérité vient de cette activité », leur métier risque d’être discrédité et le temple d’Artémis pourrait perdre son prestige.

Steven Friesen comprend surtout Apocalypse 13:16-17 comme une dénonciation du lien entre les systèmes économique, politique et religieux : l’accès aux bienfaits de l’ordre romain n’était pas neutre, car cet ordre déterminait aussi qui pouvait participer et profiter de la prospérité impériale.

Actes 19 montre toutefois très concrètement comment, à Éphèse, la remise en cause d’un culte pouvait menacer à la fois des revenus, une profession, l’honneur d’une divinité et l’identité publique de la cité. Ce contexte aide à comprendre pourquoi Apocalypse 13, des années plus tard, associe l’adoration de la bête à la possibilité d’acheter et de vendre.

Jean pousse cette réalité jusqu’à sa logique apocalyptique. Le pouvoir qui exige l’adoration finit par contrôler l’existence matérielle. Refuser la bête peut avoir un coût : perdre une place, des relations, des débouchés ou la sécurité. L’opposition n’est pas nécessairement la preuve d’un décret universel déjà appliqué dans chaque ville ; elle dévoile ce que devient un système lorsque l’appartenance politique et religieuse conditionne le droit de vivre normalement.

6. « Que celui qui a de l’intelligence calcule » : le nombre 666

Le chapitre se termine par une énigme :

« C’est ici qu’il faut de la sagesse : que celui qui a de l’intelligence calcule le nombre de la bête sauvage, car c’est un nombre d’homme ; et son nombre est 666. » — Apocalypse 13:18.

Jean ne demande pas seulement de contempler le nombre ou d’en chercher une signification générale. Il demande de le « calculer ». Le verset précédent l’appelle également « le nombre de son nom ». Ces indications orientent vers une pratique connue dans l’Antiquité : les lettres de l’alphabet pouvaient aussi servir de chiffres, de sorte qu’un nom pouvait recevoir une valeur numérique. On parle souvent de gématrie pour l’hébreu et d’isopséphie pour le grec.

De nombreux noms ont été proposés au cours de l’histoire. Mais l’explication qui s’accorde le mieux avec le contexte romain, avec la blessure guérie de la bête et avec l’expression « le nombre de son nom » est Néron César.

Lorsque la forme grecque Nerōn Kaisar est transcrite en lettres hébraïques, les valeurs donnent :

נרון קסר — Neron Qesar

  • noun : 50 ;

  • resh : 200 ;

  • waw : 6 ;

  • noun final : 50 ;

  • qof : 100 ;

  • samekh : 60 ;

  • resh : 200.

Total : 666.

Cette identification ne repose donc pas simplement sur le fait que Néron était un empereur cruel. Elle fournit réellement un nom dont les lettres donnent le nombre demandé.

Cette manière de dissimuler un nom derrière un nombre était connue dans le monde gréco-romain. À Pompéi, un graffiti (catalogué CIL IV 4861) antérieur à l’éruption de 79 déclare :

Φιλῶ ἧς ἀριθμός ΦΜΕ

« J’aime celle dont le nombre est 545. »

Apocalypse 13:18 utilise donc une forme d’énigme que les lecteurs antiques pouvaient reconnaître : un nombre permet de désigner un nom sans l’écrire directement.

Elle s’intègre aussi à l’ensemble du chapitre. La tête blessée à mort puis guérie évoque la crise provoquée par la mort de Néron et la restauration du pouvoir romain. Nous avons expliqué cela en détail dans l'article précédent.

Apocalypse 17 reprend ensuite la rumeur selon laquelle Néron reviendrait : la bête « était, n’est plus et va monter de l’abîme ». Richard Bauckham observe que Néron devient ainsi la figure qui incarne de façon particulièrement forte le caractère antichrétien du pouvoir impérial.

Pourquoi certains manuscrits donnent-ils 616 ?

La majorité des manuscrits porte 666, et cette lecture est généralement considérée comme la plus probable. Mais une variante ancienne donne 616. Irénée de Lyon connaissait déjà cette variante vers la fin du IIe siècle, même s’il défendait la lecture 666. Un papyrus ancien de l’Apocalypse, le papyrus 115 ou P. Oxy. 4499, porte également 616.

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Un ancien papyrus de l’Apocalypse, P.Oxy. 4499 ou P115, donne le nombre 616 en Apocalypse 13:18. Cette variante était déjà connue d’Irénée au IIᵉ siècle.

Cette variante peut s’expliquer par une orthographe différente du nom de Néron. La forme grecque Nerōn conserve un n final. La forme latine Nero ne l’a pas. En retirant la lettre hébraïque correspondante, qui vaut 50, le calcul passe de 666 à 616. Craig Koester souligne ainsi que les deux formes du nom de Néron peuvent rendre compte des deux nombres : la forme avec le n final donne 666, et la forme sans ce n donne 616.

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Le British Museum conserve plusieurs monnaies provinciales de Néron portant en grec l’inscription : ΝΕΡΩΝ ΚΑΙΣΑΡ — NERON KAISAR.

La variante ne prouve pas à elle seule que Néron soit la solution, mais elle renforce fortement l’hypothèse. Elle est difficile à expliquer si 666 signifie seulement « l’imperfection répétée trois fois », puisque la lecture 616 perd alors toute cohérence symbolique évidente.

Ce qui est certain, c’est que Jean relie le nombre à un nom et demande à ses lecteurs de le calculer. Ce qui est probable, c’est que ce calcul désigne Néron César. Ce qui demeure débattu, c’est la part exacte des autres résonances symboliques du nombre et la manière dont tous les premiers lecteurs étaient censés résoudre l’énigme.

L’identification à Néron est donc probablement la meilleure explication historique, mais elle ne transforme pas le passage en simple jeu de devinettes. Néron représente plus qu’un individu : il incarne la violence, l’idolâtrie et la prétention divine du pouvoir impérial. Le nombre désigne un homme, mais cet homme devient le visage emblématique de la bête.

7. Le nombre 666 signifie-t-il seulement l’imperfection humaine ?

Le site officiel des Témoins de Jéhovah explique que six est inférieur à sept, nombre de perfection, et que sa répétition trois fois accentue l’idée d’imperfection. Le nom 666 indiquerait ainsi que le système politique mondial a complètement échoué.

Cette lecture possède une certaine cohérence avec la symbolique numérique de l’Apocalypse. Le chiffre sept évoque souvent la totalité : sept Églises, sept sceaux, sept trompettes et sept coupes. Il est donc possible qu’un lecteur chrétien associe également le six à ce qui demeure incomplet.

Mais cette symbolique générale ne répond pas à toutes les indications du texte, ni à son but premier.

Jean ne dit pas simplement : « Voici un symbole d’imperfection. » Il parle du nombre du nom de la bête et demande à celui qui a de l’intelligence de le calculer. La démarche attendue est celle d’une énigme onomastique, pas seulement d’une comparaison entre six et sept.

L’explication par l’imperfection néglige aussi la variante 616. Enfin, elle détache le nombre du cadre romain construit depuis le début du chapitre : la bête impériale, la blessure guérie, la propagande du faux prophète et l’adoration imposée.

On peut donc reconnaître une possible résonance symbolique du six sans en faire l’explication principale. L’identification à Néron rend mieux compte du vocabulaire employé, du contexte historique et des variantes manuscrites.

8. Premier niveau et deuxième niveau

Comme dans les articles précédents, il faut distinguer deux niveaux de lecture.

Premier niveau : le sens historique et littéraire

Pour les premiers lecteurs, la seconde bête représente les forces religieuses, civiques et idéologiques qui soutiennent le pouvoir impérial romain et le présentent comme digne d’honneur et d’adoration.

  1. Le feu du ciel est un faux signe prophétique destiné à tromper.

  2. L’image évoque la représentation sacrée du pouvoir et reprend la scène de Daniel 3.

  3. La marque distingue ceux qui appartiennent à la bête, par opposition à ceux qui portent le sceau et le nom de Dieu.

  4. L’interdiction d’acheter et de vendre montre le coût économique et social que peut entraîner le refus de l’idolâtrie impériale.

  5. Le nombre 666 renvoie très probablement à Néron César, figure emblématique de la violence du pouvoir romain.

Ce premier niveau doit rester la base de l’interprétation. Sans lui, les symboles peuvent être appliqués successivement à tout ce qui inquiète une époque : une institution, une technologie, une guerre, un vaccin ou une monnaie.

Deuxième niveau : l’application théologique

Le texte ne reste pourtant pas enfermé au Ier siècle. La seconde bête révèle la manière dont un pouvoir humain peut emprunter un langage religieux, produire des signes de légitimité et se présenter comme le garant du salut, de la paix ou de la prospérité.

  1. L’image de la bête interroge les représentations par lesquelles une puissance se rend sacrée et indiscutable.

  2. La marque désigne toute fidélité qui engage l’identité et la conduite au point de donner à une puissance humaine ce qui appartient à Dieu.

  3. L’impossibilité d’acheter et de vendre rappelle que la fidélité peut avoir un coût économique réel.

  4. Enfin, le nombre dévoile que le pouvoir qui prétend dépasser l’humain demeure finalement le « nombre d’un homme ». La bête peut se présenter comme divine, elle reste mortelle, limitée et promise au jugement.

Cette application peut concerner chaque génération. Mais elle ne consiste pas à chercher un accomplissement unique dans une institution moderne ou à attribuer la marque à un objet nouveau. Elle consiste à discerner la logique de la bête : séduction, sacralisation du pouvoir, pression à l’adoration et exclusion de ceux qui refusent.

À retenir

La seconde bête ressemble à un agneau, mais parle comme le dragon. Elle imite le Christ et les prophètes tout en conduisant les humains à adorer le pouvoir impérial.

Le feu descendu du ciel est un signe trompeur. Son identification aux bombes atomiques de 1945 ne tient pas compte de sa fonction dans le récit : le signe sert à produire l’image et l’adoration de la première bête.

L’image reprend la logique de Daniel 3 et représente le pouvoir rendu visible et sacré. Son identification à la Société des Nations puis à l’ONU n’est pas explicitement donnée par Apocalypse 13 ou 17.

La marque est la contrefaçon du sceau de Dieu. Elle exprime l’appartenance et l’allégeance, non une technologie particulière.

L’impossibilité d’acheter ou de vendre traduit la dimension sociale et économique de la fidélité à la bête. Elle ne suppose pas nécessairement l’existence d’un décret impérial général ou d’une marque commerciale littérale.

Le nombre 666 correspond très probablement à « Néron César » écrit en caractères hébreux. La variante 616 peut s’expliquer par la forme latine du même nom.

La lecture des Témoins de Jéhovah perçoit justement le caractère politique et idolâtre du passage, mais elle s’éloigne de son contexte lorsqu’elle identifie précisément le feu aux bombes atomiques, l’image à l’ONU et 666 à la seule imperfection du système politique mondial.

Conclusion

Apocalypse 13 ne cherche pas à nourrir la peur d’une technologie future. Il dévoile la manière dont un pouvoir devient bestial.

La première bête domine. La seconde la rend admirable et sacrée. Ses signes séduisent. Son image exige l’adoration. Sa marque distingue ceux qui lui appartiennent. Son système économique marginalise ceux qui la refusent. Son nombre finit pourtant par dévoiler sa véritable nature : derrière ses prétentions divines se trouve le nom d’un homme.

Pour les premiers lecteurs, cet homme avait très probablement le visage de Néron, et la bête celui de l’Empire romain. Mais la portée théologique du texte demeure : chaque fois qu’une puissance exige une loyauté absolue, transforme son autorité en objet de foi et punit ceux qui refusent de l’adorer, la logique de la bête réapparaît.

Le dernier mot du chapitre n’est pourtant pas 666. Dès le début du chapitre suivant, Jean voit l’Agneau sur le mont Sion, accompagné de ceux qui portent sur leur front non pas le nom de la bête, mais le nom de l’Agneau et celui de son Père (Apocalypse 14:1).

L’Apocalypse oppose ainsi deux marques, deux appartenances et deux formes de fidélité. La question centrale n’est donc pas : « Quel objet moderne porte secrètement le nombre 666 ? » Elle est beaucoup plus exigeante : à qui donnons-nous notre confiance, notre obéissance et notre adoration ?

Sources

Publications des Témoins de Jéhovah

  • La Tour de Garde, édition d’étude, mai 2022, article d’étude 20, « La Révélation : ce qu’elle signifiera pour les ennemis de Dieu », p. 8-14, particulièrement §§ 9-13.

  • Témoins de Jéhovah, « 666 et la marque de la bête : leur signification », rubrique « Questions bibliques », JW.ORG.

Sources anciennes et bibliques

  • Exode 13:9, 16.

  • Deutéronome 6:8 ; 11:18 ; 13:1-3.

  • 1 Rois 18:20-40.

  • Daniel 3.

  • Ézéchiel 9:4.

  • Apocalypse 2:14, 20 ; 7:3 ; 11:5 ; 13:11-18 ; 14:1 ; 16:13 ; 17:8-11 ; 19:20 ; 20:4, 10 ; 22:4.

  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 30, 1.

  • P. Oxy. LXVI 4499, papyrus 115, Apocalypse 13:18.

  • Héron d’Alexandrie, Pneumatiques, particulièrement §§ 11, 37, 60, 70 et 75.

  • Lucien de Samosate, Alexandre ou le faux prophète, § 26.

Études utilisées

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  • Richard Bauckham, The Climax of Prophecy: Studies on the Book of Revelation, Édimbourg, T&T Clark, 1993.

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