L’article affirme que Babylone la Grande, dans le livre de l’Apocalypse, représenterait l’ensemble des fausses religions. Autrement dit, toutes les religions qui, selon l’interprétation des Témoins de Jéhovah, détourneraient les humains du vrai culte rendu à Jéhovah, défini selon eux et par leur lecture de la Bible.
Le problème, c’est que cette conclusion n’est absolument pas donnée directement par le texte biblique. Elle repose sur une série d’associations théologiques, historiques et doctrinales qui sont beaucoup plus fragiles qu’elles n’en ont l’air.
Rappelons que le livre de l’Apocalypse est un texte complexe. Il utilise un langage symbolique, politique, religieux, économique et prophétique. Réduire Babylone la Grande à « la fausse religion mondiale » est donc une simplification énorme. Alors bien sûr, cette lecture a le droit d'exister comme étant une interprétation interne au système doctrinal des Témoins de Jéhovah, mais elle est loin d'être l’explication la plus solide historiquement, ni la plus naturelle exégétiquement.
1. Le texte ne dit jamais que Babylone la Grande représente toutes les fausses religions.
L’article jw.org affirme :
« Cette femme représente l’ensemble des fausses religions, qui “ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge” (Romains 1:25). »
C’est justement là que commence le problème. Apocalypse 17–18 ne dit jamais explicitement que Babylone la Grande représente l’ensemble des fausses religions.
Le texte parle d’une femme, d’une prostituée, d’une grande ville, d’une puissance assise sur les eaux, en relation avec les rois de la terre, enrichie par les marchands, responsable du sang des saints et liée à l’idolâtrie. Mais il ne donne jamais cette équation :
Babylone la Grande = toutes les religions qui ne correspondent pas au culte des Témoins de Jéhovah.
Cette identification est une interprétation ajoutée au texte.
Le verset central est Apocalypse 17:18 :
« La femme que tu as vue, c’est la grande ville qui exerce la royauté sur les rois de la terre. »
Le texte identifie la femme à une grande ville qui domine les rois de la terre. Dans le contexte du Ier siècle, la ville qui correspond le plus naturellement à cette description est Rome.
Rome est la capitale impériale. Elle domine les peuples. Elle contrôle l’économie méditerranéenne. Elle impose son ordre politique. Elle est liée au culte impérial. Elle est aussi associée, dans la mémoire chrétienne ancienne, à la persécution de certains croyants (notamment sous l'empereur Néron, vers l'an 64).
Avant d’appliquer ce texte à tout l'ensemble des religions modernes, il faut poser une question simple : qu’est-ce que ce texte pouvait signifier pour ses premiers lecteurs, c’est-à-dire des communautés chrétiennes d’Asie Mineure vivant sous domination romaine ?
C’est précisément là que l’article des Témoins de Jéhovah va trop vite. Il passe presque directement de « Babylone est symbolique » à « Babylone représente la fausse religion mondiale », sans prendre suffisamment en compte le contexte historique, politique et culturel de l’Apocalypse. C'est fragile sur le plan méthodologique.
2. Dans le contexte du Ier siècle, Babylone désigne très probablement Rome. Pourquoi ?
L’article jw.org affirme :
« Babylone la Grande représente une entité internationale. Elle est appelée “la grande ville qui règne sur les rois de la terre” (Révélation 17:18). »
Cette observation est juste, mais la conclusion qui en est tirée est discutable.
La majorité des spécialistes du livre de l’Apocalypse considèrent que « Babylone » est un nom codé pour Rome. Ce n’est pas une invention de la part des catholiques ou des protestants modernes. C’est une lecture fondée sur plusieurs indices internes au texte.
Apocalypse 17:9 dit :
« Les sept têtes représentent sept montagnes sur lesquelles la femme est assise. »
Or Rome était célèbre dans l’Antiquité comme la ville aux sept collines. Ce détail est difficile à ignorer. Chez des auteurs comme Virgile, Ovide et Tite-Live, Rome est identifiée comme la ville aux sept collines, ce n’est pas un hasard. Les sept collines classiquement associées à Rome sont : le Palatin, le Capitole, l’Aventin, le Caelius, l’Esquilin, le Viminal et le Quirinal.
Il faut se demander : à quoi un lecteur du Ier siècle aurait-il spontanément pensé en lisant l’image d’une grande ville assise sur sept montagnes et dominant les rois de la terre ? L’identification avec Rome est extrêmement naturelle dans le contexte impérial romain et un lecteur familiarisé avec l’imaginaire impérial romain.
Un autre élément renforce cette lecture. La déesse Roma, personnification divinisée de Rome et de l’État romain, apparaît dans l’iconographie impériale. Elle est parfois représentée comme une femme assise. Pour exemple cette pièce de monnaie de Vespasien, datée de 71, dont le revers représente Roma assise sur les sept collines, avec la louve et les jumeaux à gauche, et le Tibre à droite.
Ce genre d’imagerie montre que l’association entre Rome, une figure féminine, et les sept collines était largement compréhensible dans le monde romain de l'époque dans lequel écrit l'auteur Jean l'Ancien.
Apocalypse 18 décrit aussi une puissance économique immense. Les marchands pleurent sa chute parce qu’elle faisait vivre un vaste système commercial. Le chapitre mentionne l’or, l’argent, les pierres précieuses, le lin, la pourpre, la soie, le bois précieux, l’ivoire, le bronze, le fer, le marbre, les aromates, le vin, l’huile, la farine, le blé, les bovins, les brebis, les chevaux, les chars, les esclaves et même les « corps et âmes d’humains » (Apocalypse 18:12-13).
On est loin d’une simple image religieuse. L’auteur critique un système impérial complet qui est politique, économique, religieux et violent.
Richard Bauckham, dans The Theology of the Book of Revelation, montre que l’Apocalypse oppose Babylone, symbole de l’empire idolâtre et oppressif, à la Nouvelle Jérusalem, symbole de la cité de Dieu. Craig Koester insiste lui aussi sur le fait que l’Apocalypse s’adresse à des communautés chrétiennes vivant dans l’ombre de l’Empire romain.
La vraie question n’est pas : « Babylone a-t-elle une dimension religieuse ? » Oui, elle en a une. La vraie question est : « Babylone est-elle seulement religieuse ? » Et là, la réponse est clairement non.
3. Babylone la Grande est religieuse, mais pas seulement.
L’article jw.org affirme :
« Babylone la Grande est une entité religieuse et non une entité politique ou commerciale. »
Puis il ajoute :
« Babylone la Grande ne peut pas être une entité politique, puisque “les rois de la terre” pleurent sa destruction. Elle n’est pas non plus une puissance commerciale, puisque la Bible la distingue des “marchands de la terre”. »
Ce raisonnement est très fragile car il repose sur une séparation moderne entre religion, politique et économie (c'est une fausse dichotomie ou faux dilemme). Or, au Ier siècle, ces réalités n’étaient pas séparées comme elles peuvent l’être aujourd’hui.
Dans l’Empire romain, la religion était profondément liée à la vie politique et sociale. Le culte impérial avait une fonction religieuse, mais aussi politique. Honorer l’empereur, participer aux cultes civiques, célébrer la grandeur de Rome, tout cela participait à l’ordre impérial.
Dire « Babylone est religieuse, donc elle ne peut pas être politique » revient à imposer au texte une distinction moderne qui ne fonctionne pas dans son contexte antique.
Rome était à la fois politique, économique et religieuse.
C’est précisément ce que décrit Apocalypse 17–18.
Babylone est une prostituée parce qu’elle séduit les nations. Elle est une ville parce qu’elle domine. Elle est liée aux rois parce qu’elle exerce une autorité politique. Elle est liée aux marchands parce qu’elle produit une grande richesse. Elle est coupable du sang des saints parce qu’elle persécute certains d'entre eux. Et elle est idolâtre parce qu’elle réclame une fidélité quasi religieuse.
La force du symbole vient justement de cette superposition.
L’article des Témoins de Jéhovah affaiblit le texte en le réduisant à une seule dimension : « la fausse religion ».
4. L’article oublie le rôle de Rome dans la littérature juive et chrétienne ancienne.
L’article jw.org insiste beaucoup sur la Babylone antique. Il rappelle que cette ville était liée à l’idolâtrie, à la magie et à la fausse religion. Cet aspect existe, mais il manque un chaînon essentiel : dans la littérature juive et chrétienne ancienne, Babylone pouvait servir de nom symbolique pour Rome.
Dans la mémoire juive, Babylone est la puissance qui a détruit Jérusalem et son Temple en 587/586 avant notre ère. Après l’an 70, Rome fait quelque chose de comparable, elle détruit Jérusalem et le Second Temple. Encore une fois à qui ou à quoi un auditeur aurait pensé spontanément en lisant l'Apocalypse ?
Il était donc naturel que des auteurs juifs et chrétiens relisent Rome comme une nouvelle Babylone : une puissance impériale opposée à Dieu et à son peuple.
On retrouve cette logique dans plusieurs textes.
En 1 Pierre 5:13, l’auteur écrit :
« Celle qui est à Babylone, choisie comme vous, vous salue. »
Beaucoup d’exégètes comprennent ici « Babylone » comme un nom codé pour Rome. Il existe un débat sur ce point, notamment parce que cette lecture suppose traditionnellement un lien entre Pierre et Rome, ce que les Témoins de Jéhovah rejettent. Mais ce débat n’annule pas le fait que, dans le judaïsme et le christianisme anciens, « Babylone » pouvait fonctionner comme symbole d’une puissance impériale oppressive.
Dans 4 Esdras (ou Apocalypse d'Esdras), texte juif écrit après la destruction du Temple en 70, la catastrophe romaine est relue à travers le traumatisme de la première destruction de Jérusalem. Même chose dans 2 Baruch (ou Apocalypse syriaque de Baruch), où l’auteur situe fictivement son récit à l’époque de la destruction babylonienne, alors qu’il répond en réalité à la destruction romaine de 70.
Cela montre qu’après 70, utiliser Babylone pour parler de Rome faisait partie d’un langage théologique et apocalyptique compréhensible pour des auteurs issus du judaïsme.
L’article des Témoins de Jéhovah ne donne pas ce contexte. Il parle de la Babylone antique, de sorcellerie et de fausse religion, puis il applique le symbole aux religions modernes. Mais il ne traite pas sérieusement du lien historique le plus important : Rome comme nouvelle Babylone dans l’imaginaire juif et chrétien après 70.
5. L’article utilise la Babylone antique de manière sélective.
L’article jw.org affirme :
« La Babylone antique était une ville profondément religieuse, connue pour recourir aux “sortilèges” et à la “sorcellerie”. »
C’est vrai en partie. Babylone était une grande ville religieuse du Proche-Orient ancien. Elle avait ses temples, ses dieux, ses pratiques cultuelles et ses formes de divination. Mais Babylone n’était pas seulement une ville religieuse.
Elle était aussi une puissance impériale, militaire, politique, administrative et économique. Elle a dominé des peuples, détruit Jérusalem, déporté des populations et imposé son pouvoir.
Quand les prophètes bibliques critiquent Babylone, ils ne critiquent pas seulement ses dieux ou ses pratiques religieuses. Ils critiquent aussi son orgueil impérial, sa violence, son arrogance, son oppression et sa domination.
Isaïe 47 attaque Babylone comme une puissance arrogante qui se croit invincible. Jérémie 50–51 annonce la chute d’un empire violent. Daniel 5 met en scène l’orgueil du roi babylonien et son humiliation.
Donc, si l’Apocalypse reprend le symbole de Babylone, il ne faut pas réduire ce symbole au seul domaine religieux. Dans la Bible, Babylone représente plus largement une puissance humaine qui se divinise, domine, opprime et séduit les peuples.
Le texte vise quelque chose de plus large que « toutes les religions sauf les Témoins de Jéhovah ».
6. La Trinité ne vient pas de la Babylone antique.
L’article jw.org affirme :
« De nombreuses fausses religions continuent d’enseigner des croyances qui remontent à l’époque de la Babylone antique, comme la Trinité, l’immortalité de l’âme ou l’utilisation des images dans le culte. »
Cette affirmation est l’un des points les plus problématiques de l’article.
Dire que la Trinité remonte à Babylone antique est historiquement très faible. On peut être trinitaire ou non trinitaire. On peut critiquer le concile de Nicée. On peut discuter de la christologie du Nouveau Testament ou celle des Pères de l’Église. Mais affirmer que la Trinité vient de Babylone demande des preuves historiques solides. Sauf que, c'est là que ça coince... ces preuves ne sont pas fournies.
La doctrine trinitaire ne naît absolument pas à Babylone. Elle se développe dans les débats chrétiens des IIe, IIIe et IVe siècles autour d’une question précise : comment penser ensemble le Dieu unique d’Israël, Jésus-Christ et l’Esprit ?
Les triades divines existaient bien dans plusieurs religions antiques par exemple en Mésopotamie, en Égypte, dans le monde gréco-romain. Mais une triade n’est pas une Trinité. Une triade, c’est simplement un groupe de trois divinités. Par exemple : Sîn, Shamash et Ishtar en Mésopotamie ; Osiris, Isis et Horus en Égypte.
La Trinité chrétienne, elle, affirme un seul Dieu en trois personnes : Père, Fils et Esprit. Évidemment on peut contester cette doctrine, mais il faut au moins reconnaître qu’elle ne fonctionne pas comme une triade polythéiste. D'ailleurs les Témoins de Jéhovah ne sont pas les seuls à rejeté la Trinité et n'ont absolument pas inventé ça. Une partie minoritaire du protestantisme historique, dite unitarienne, est anti-trinitaire.
Donc comparer une triade païenne et la Trinité chrétienne sans expliquer la différence, c’est faire une comparaison superficielle et bancale. Ce n’est pas une démonstration historique. On peut comparer n'importe quoi à partir du moment où l'on y voit de vague ressemblance…
L’article utilise d’ailleurs une image d’une stèle babylonienne représentant une triade divine. Mais cette image ne prouve rien sur l’origine de la Trinité. Elle prouve seulement que des groupes de trois divinités existaient dans l’Antiquité. Ce n’est pas la même chose.
Pour prouver que la Trinité vient de Babylone, il faudrait montrer une transmission réelle : des textes, des auteurs, avec des étapes doctrinales, des emprunts précis, une continuité historique identifiable. L’article ne le fait pas. Il se contente d’affirmer. C'est bien jolie, mais c'est de la propagande.
Le problème méthodologique est important. Une ressemblance ne prouve pas une dépendance.
Un point essentiel est le suivant : si l’on accepte ce type de raisonnement, alors on pourrait aussi affirmer que les récits évangéliques sur Jésus ne seraient que des reprises de mythes païens sur Horus, Osiris ou Mithra. Ces explications existent et elles sont reprisent par les mêmes personnes véhiculant des idées semblables aux Témoins de Jéhovah au sujet de l'origine de la Trinité chrétienne (je vous laisse le soin d'aller lire ou écouter le podcast de Florent Varak, qui répond justement à la question : « Jésus a-t-il une origine mythique ? », et ainsi vous faire votre propre avis sur la question). Ces parallèles sont souvent exagérés, anachroniques ou fondés sur des comparaisons très superficielles et n'ont rien d'historique. Les Témoins de Jéhovah adoptent la même méthode pour discréditer leurs adversaires.
Il y a donc un vrai deux poids deux mesures de la part de l'organisation ici. Quand ce raisonnement sert à discréditer la Trinité, il est accepté. Mais si le même raisonnement est appliqué aux Évangiles et à ce qu’ils racontent de Jésus, il devient problématique pour eux et ils le rejettent. C'est commode ! Au final leur argument se retourne contre eux.
Ce type d’argument sert souvent moins à expliquer l’histoire qu’à créer de la méfiance envers les traditions chrétiennes anciennes et à les discréditer. En associant systématiquement des doctrines chrétiennes à Babylone ou au paganisme, on donne l’impression que l’Église se serait rapidement corrompue en adoptant des croyances étrangères et païennes.
Mais cette stratégie de communication ne remplace pas le fait de faire une vraie démonstration historique.
7. L’immortalité de l’âme, même problème.
L’article jw.org associe aussi l’immortalité de l’âme à des croyances venues de Babylone.
Là encore, l’explication est trop simpliste.
Dans la Bible hébraïque, les conceptions de la mort évoluent (mais on y reviendra en détails à l'avenir). Dans beaucoup de textes anciens les morts vont au Shéol, un lieu d’ombre, de silence et d’inactivité. Puis, dans des textes plus tardifs (IIe siècle avant notre ère), surtout à partir de la période du Second Temple, apparaissent des idées plus développées on y parle de résurrection, de jugement et du sort réservé aux justes et aux injustes.
Daniel 12:2 parle par exemple d’un réveil des morts :
« Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et l’horreur éternelles. »
Dans le judaïsme du Second Temple, les conceptions deviennent diverses : résurrection corporelle, immortalité des justes, jugement après la mort, attente eschatologique (de la fin des temps).
La philosophie grecque, en particulier Platon, a aussi joué un rôle important dans certaines conceptions de l’âme immortelle, de dualisme où le corps est séparé de l’âme. Mais dans le christianisme ancien, les choses sont également très complexes, certains auteurs insistent fortement sur la résurrection corporelle, tandis que d’autres développent davantage l’idée d’une âme survivant à la mort et attendant la résurrection futur auprès du Seigneur, ce que le Nouveau Testament appelle « être en Christ » (Philippiens 1:23, 2 Corinthiens 5:8).
Donc dire simplement que « cela vient de la Babylone antique » écrase toute la complexité historique et ce n'est pas du tout en phase avec la complexité du dossier du christianisme primitif et des textes bibliques.
Encore une fois on peut très bien critiquer l’immortalité de l’âme au nom d’une lecture plus biblique, plus matérialiste disons, et/ou plus centrée sur la résurrection future sur une terre renouvelée. Mais expliquer cette croyance par une influence directe de la Babylone antique est historiquement faux.
8. L’usage des images religieuses ne vient pas de la Babylone antique.
L’article jw.org cite aussi l’utilisation des images dans le culte comme une marque de la fausse religion.
Il existe effectivement une vraie question biblique sur les images et de leur utilisation. Le Décalogue (les dix commandements) interdit la fabrication d’images cultuelles destinées à représenter Dieu ou à être adorées. Le judaïsme ancien a développé une forte méfiance envers les représentations divines.
Mais l’histoire chrétienne des images ne se résume pas juste à la Babylone antique.
Dans le christianisme ancien, l’usage des images apparaît progressivement, notamment dans les catacombes, les lieux funéraires et certains espaces de culte. Les débats deviennent particulièrement importants à l’époque byzantine, pendant la crise iconoclaste des VIIIe et IXe siècles.
Les défenseurs des images développaient leur argument théologique autour de l’incarnation de Jésus. Puisque Dieu s’est rendu visible en Christ, représenter le Christ pouvait être défendu, selon eux, sans adorer l’image elle-même.
On peut contester cet argument, c'est évident. Mais si l’on veut être honnête, il faut le présenter correctement et ne pas faire semblant de l'ignorer pour simplifier l'Histoire, sinon c'est la porte ouverte à toutes les approximations les plus grotesques.
Réduire l'utilisation de toute image religieuse à une survivance d'une pratique babylonienne empêche de comprendre les vrais débats historique et théologique qui traversent le christianisme des premiers siècles jusqu'à la réforme protestante au XVe siècle, ce qui demande de la nuance mais aussi beaucoup de rigueur.
9. L’article reprend la rhétorique popularisée par Alexander Hislop au XIXe siècle.
L’idée selon laquelle les doctrines chrétiennes traditionnelles viendraient de Babylone a été popularisée au XIXe siècle par Alexander Hislop dans The Two Babylons. Hislop cherchait à montrer que le catholicisme romain serait une continuation déguisée de la religion babylonienne. Il reliait Nimrod, Sémiramis, Tammuz, les mystères païens, le culte marial, Noël, Pâques, les images et la Trinité. Bref un beau mélange, né d'une imagination débordante à une époque très propice à ce type de discours polémique et tendancieux.
Le problème, c’est que cette analyse est aujourd’hui très critiquée par la totalité des historiens (de la part de croyants et de non-croyants). Mais l'organisation continue à le considérer comme un historien. Si bien qu'il continua d'être cité dans les publications jusque dans les années 90 comme référence sérieuse... Cela en dit long sur le sérieux des recherches faite par le comité chargé de la rédaction des publications et de la qualité de la formation dispensé par l'organisation lors des écoles, comme l'École des Évangélisateurs du Royaume, où l'on continue encore à ce jour à faire de l'Histoire des religions sur la base de l'ouvrage rédigé par Alexander Hislop, qui répétons-le date du milieu du XIXe siècle... en sachant que la discipline d'historien comme on l'entend aujourd'hui et la méthodologie utilisée par ces derniers n'existent que depuis la fin du XIXe siècle et continuera à s'améliorer au cours du siècle suivant.
L'analyse d'Hislop fonctionne souvent par ressemblances superficielles. Elle rapproche des éléments éloignés dans le temps (on parle parfois de plusieurs millénaires) et l’espace sans démontrer de transmission historique. Elle mélange Mésopotamie, Égypte, Rome, christianisme médiéval et catholicisme moderne comme si tout formait une seule chaîne continue. En bref c’est une forme de complotisme, comme on en voit souvent aujourd'hui.
Or le fait qu’il existe des vagues ressemblances entre deux religions ne prouve pas que l’une vient directement de l’autre et inversement. Toutes les cultures humaines utilisent des symboles communs : la mère, l’enfant, le soleil, la lumière, l’eau, le repas, la purification, la mort, la renaissance.
On peut prendre un exemple simple qui illustrera cela très bien. Dans le Réveillez-vous de 1997, daté du 8 novembre, dans l'article ayant pour thème Les Étrusques : un peuple mystérieux, on pouvait lire :
Le bâton recourbé des augures étrusques, qui ressemblait à une houlette de berger, serait l’ancêtre de la crosse portée par les évêques catholiques.
D'abord je te déconseille fortement la lecture de cet article, étant donné qu'il est rempli d'inexactitudes historiques, de spéculations et de rapprochements douteux, qu'un lecteur lambda ne pourra malheureusement pas repérer sans une formation préalable.
Dans l’Antiquité, le bâton pouvait être un symbole d’autorité, de pouvoir, de fonction religieuse ou de dignité. C’est d’ailleurs l’un des attributs du pharaon d’Égypte. Mais le bâton pastoral chrétien est généralement compris comme un symbole de la fonction de berger. Il rappelle l’idée du responsable chargé de guider, de protéger, mais aussi de conduire le troupeau, c’est-à-dire l’assemblée ou l’Église.
Or cette image n’a rien d’étranger à la Bible. Elle y est même omniprésente. Les Témoins de Jéhovah eux-mêmes appellent, à juste titre, les anciens de leurs assemblées des bergers (Actes 20:28 ; Éphésiens 4:11 ; 1 Pierre 5:2). Il ne s’agit donc pas nécessairement d’une réappropriation d’une antique pratique païenne. Le bâton peut simplement servir de symbole pour distinguer ceux qui occupent une fonction d’autorité, de conduite et/ou de responsabilité pastorale dans les assemblées.
Bien sûr, on peut ne pas être d’accord avec cette pratique. Mais il faut être sérieux et éviter de la caricaturer. Pourquoi ne pas reconnaître cette explication possible, plutôt que de chercher à établir des rapprochements systématiques entre des réalités qui n’ont pas forcément de lien direct ? Le raisonnement n'est que pur sophisme ici.
Pour établir une dépendance historique, il faut montrer des médiations concrètes : des textes, des contacts, des transmissions, des reprises explicites, des transformations repérables.
L’article des Témoins de Jéhovah ne fait pas ce travail. Il affirme une continuité, mais ne la démontre pas.
10. L’article confond critique biblique de l’idolâtrie et condamnation globale de toutes les autres religions.
L’article jw.org affirme :
« Ces religions [...] détournent d’une façon ou d’une autre les personnes du culte rendu au vrai Dieu, Jéhovah. »
La Bible critique fortement l’idolâtrie. C’est incontestable. Mais l’article transforme cette critique biblique en condamnation globale de « toutes les fausses religions ».
Le problème est que cette catégorie est définie par les Témoins de Jéhovah eux-mêmes. Une religion est dite « fausse » si elle ne correspond pas à leur doctrine du vrai culte.
Ce n’est pas une démonstration exégétique. C’est une conclusion confessionnelle et orientée.
Dans l’Apocalypse, la critique vise d’abord une puissance idolâtre qui séduit, persécute, exploite et domine les nations. Le texte ne donne pas une cartographie complète de toutes les religions du monde.
Donc, le judaïsme rabbinique est d'origine babylonienne ? Le christianisme trinitaire aussi ? Et les Unitariens aussi ? Les Mormons aussi ? le Bouddhisme aussi ? L’Islam et toutes les religions organisées aussi ?
L’article remplit les blancs avec sa propre théologie. Il crée une opposition simple d’un côté le vrai culte, de l’autre toutes les fausses religions. Ce schéma est efficace sur le plan rhétorique, mais il ne respecte pas la complexité du texte, ni celle de l'Histoire dont font partie les Témoins de Jéhovah.
Le danger ici, c’est que le dialogue devient impossible. On ne cherche plus à comprendre les textes, l’histoire ou les arguments des autres traditions. On part déjà du principe que les autres sont dans l’erreur parce qu’ils appartiendraient à Babylone la Grande.
11. Apocalypse 18:24 ne prouve pas que la religion est responsable de toutes les guerres.
L’article jw.org affirme :
« Babylone la Grande est responsable de la mort de “tous ceux qui ont été tués sur la terre” (Révélation 18:24). »
Puis il ajoute :
« Tout au long de l’Histoire, la fausse religion a été à l’origine des guerres et a alimenté des actes de terrorisme. »
Là encore, il faut faire attention au genre littéraire.
L’Apocalypse utilise un langage prophétique et hyperbolique. Une hyperbole est une formule volontairement amplifiée pour exprimer une réalité forte. Cela ne veut pas dire qu’il faut lire chaque formule comme une statistique historique ou journalistique.
Quand le texte dit que Babylone porte le sang de « tous ceux qui ont été tués sur la terre », il désigne symboliquement la responsabilité du système violent qu’elle représente. Si Babylone désigne Rome, alors Rome incarne ici la violence impériale contre les saints et contre les peuples, comme étant une puissance conquérante et persécutrice.
L’article transforme cette image en accusation globale contre toutes les religions. Historiquement, c’est trop simpliste.
Les guerres ont des causes multiples liées à des enjeux territoriaux, liées aux contrôles de ressources, liées à des querelles dynastiques, à la sécurité des routes commerciales, à l'impérialisme, aux rivalités économiques ou encore à des stratégies politiques ou d'alliance entre nations. La religion peut jouer un rôle important, parfois même central, comme levier pratique, mais elle n’est pas l’explication unique, ni la cause ultime de tous les conflits.
Même les croisades, souvent citées comme exemple de guerres religieuses, ne se comprennent pas seulement par la religion comme étant l'unique cause. Il faut aussi prendre en compte les enjeux politiques, féodaux, territoriaux, économiques, pontificaux et militaires de l'époque. Dire « la fausse religion est responsable des guerres » sur le plan historique, est une explication insuffisante et loin d'être démontrée.
12. L’article ne teste jamais ses propres critères
L’article accuse Babylone la Grande d’être liée aux pouvoirs politiques, aux guerres, à la richesse, à la manipulation religieuse et à la tromperie.
Mais il ne pose jamais une question pourtant essentielle : ces critères doivent-ils être appliqués seulement aux autres religions, ou à tout groupe religieux ?
Par exemple, si une organisation religieuse :
affirme être le seul canal choisi par Dieu ;
demande une loyauté forte à ses membres ;
interprète l’histoire mondiale à partir de sa propre place dans l'Histoire ;
condamne toutes les autres religions comme étant des corruptions ;
produit une littérature doctrinale très contrôlée et orientée ;
demande à ses membres de se séparer des autres systèmes religieux qu'il considère mauvais ;
utilise Apocalypse 18:4 pour justifier une rupture avec le reste du monde religieux actuel ;
alors il faut au minimum se demander si elle n’utilise pas le texte de manière circulaire.
Le raisonnement devient :
Nous sommes le vrai culte, donc les autres sont d'origine babylonienne ; et comme les autres sont d'origine babylonienne, cela prouve que nous sommes le vrai culte.
C’est un raisonnement fermé. La remise en question devient presque impossible avec ce type de discours, à moins d'une vraie prise de recul.
Si on veut être solide, une interprétation doit pouvoir être testée et réfutée. Elle doit accepter d’être confrontée au texte, au contexte historique et aux objections. Ici, l’article des Témoins de Jéhovah donne surtout une conclusion déjà décidée, qu'on ne peut contredire.
13. « Sortez d’elle » ne signifie pas : quittez votre religion pour devenir Témoin de Jéhovah
L’article jw.org conclut :
« C’est pourquoi ceux qui veulent plaire à Dieu doivent “sortir d’elle”, se séparer de la fausse religion. »
Apocalypse 18:4 dit effectivement :
« Sortez d’elle, mon peuple, si vous ne voulez pas participer avec elle à ses péchés. »
Mais dans le contexte de l’Apocalypse, « sortir de Babylone » peut signifier plusieurs choses :
refuser l’idolâtrie impériale ;
ne pas participer au culte de l’empereur ;
ne pas se compromettre avec le système violent de Rome ;
refuser la séduction économique de l’empire ;
rester fidèle au Christ face à la pression sociale ;
se dissocier de tous systèmes injustes et idolâtres.
Ce n’est pas simplement : « quitte ton Église et rejoins notre organisation. » Le texte appelle à une rupture avec Babylone, oui. Mais encore faut-il définir correctement Babylone, ce que l'article ne fait pas.
Si Babylone représente l’empire idolâtre, violent et exploiteur, alors sortir de Babylone peut être un appel moral à de la vigilance spirituel. Plus largement, ça peut être de refuser la domination sur les autres, refuser l’idolâtrie du pouvoir, la violence, l’injustice économique et la compromission religieuse avec les puissances politiques de ce monde. Cela peut effectivement concerner certaines puissances théocratiques modernes mais en aucun cas tous systèmes religieux existants aujourd'hui.
14. Au final, ce que l’article omet de dire.
Résumons ce qu'on nous venons de voir. L’article des Témoins de Jéhovah omet plusieurs éléments essentiels.
Il ne dit pas que la lecture « Babylone = Rome impériale » est très largement défendue dans les études bibliques.
Il ne dit pas qu’Apocalypse 17:18 identifie d’abord la femme à une grande ville dominante. Et il ne dit pas que Rome était connue comme la ville aux sept collines, ce qui éclaire Apocalypse 17:9.
Il ne dit pas que le culte impérial romain mélangeait politique et religion, ce qui explique pourquoi Babylone peut être à la fois religieuse et politique.
Il ne dit pas que le chapitre 18 est fortement lié à des enjeux économiques, avec une longue liste de marchandises qui circulaient par ailleurs à l'époque de l'empire romain.
Il ne dit pas non plus que des textes juifs postérieurs à 70, comme 4 Esdras et 2 Baruch, relisent la destruction romaine de Jérusalem à travers le modèle de Babylone.
Il ne dit pas que la thèse d’une origine babylonienne de la Trinité, de l'immortalité de l'âme dépend en fait d’un développement datant du milieu du XIXe siècle et tirant son origine d'auteurs anticléricaux comme Alexander Hislop dans son livre Les Deux Babylones. Mais cet ouvrage est aujourd'hui largement remis en cause par les historiens, notamment Ralph Woodrow (pasteur évangélique), dont un résumé est disponible ici.
Il ne dit pas qu’une triade païenne n’est pas équivalente à la doctrine trinitaire chrétienne. Ni que les doctrines chrétiennes anciennes se développent dans des débats précis, avec des textes, des conciles, des controverses et des contextes historiques réels.
Il ne dit pas que les causes des guerres sont multiples et que la religion n’est pas une explication suffisante à elle seule. Ces omissions sont importantes parce qu’elles changent complètement la perception du lecteur. Étonnamment, leur discours reprend plusieurs des stratagèmes que l'on trouve dans L’art d’avoir toujours raison de Schopenhauer. L'article cherche à avoir raison et non à défendre la vérité, il caricature la position adverse, ou exploite l’ignorance du public. Ce sont des sophismes et par conséquent des arguments fallacieux.
Conclusion : c'est une lecture possible, mais pas une démonstration biblique.
Le vrai problème de l’article n’est pas qu’il propose une interprétation. Tout le monde interprète l’Apocalypse. Le problème, c’est qu’il présente son interprétation comme si elle était l’évidence biblique.
Or elle ne l’est pas.
Le raisonnement des Témoins de Jéhovah peut se résumer ainsi :
Babylone est symbolique.
Babylone est religieuse.
Babylone représente toutes les fausses religions.
Les fausses religions sont celles qui n’enseignent pas la vérité sur Jéhovah.
Donc toutes les religions extérieures à l’organisation des Témoins de Jéhovah appartiennent à Babylone.
Donc « sortir de Babylone » signifie quitter ces religions et rejoindre le vrai culte identifié par eux.
Alors c'est un peu simplificateur, mais les étapes 3 à 6 ne sont pas données par le texte et n'apparaissent que dans leur littérature. Elles appartiennent au système doctrinal des Témoins de Jéhovah.
Une lecture exégétique et historico-critique part plutôt du contexte du Ier siècle. Dans ce cadre, Babylone désigne très probablement la Rome impériale une puissance politique, économique, religieuse et persécutrice vis-à-vis des premières communautés chrétiennes. Ce symbole (dit universel) peut ensuite être actualisé théologiquement pour critiquer tout système qui imite Rome et s'oppose à Dieu, de par sa domination, son idolâtrie, sa violence, sa richesse oppressive et sa compromission religieuse avec le pouvoir.
Mais cette actualisation doit rester prudente. Elle ne permet pas de dire automatiquement que toutes les religions du monde formeraient Babylone la Grande.
Au fond, l’article des Témoins de Jéhovah ne démontre pas son propos. Il sélectionne certains éléments qui vont dans ce sens, en ignore beaucoup d’autres (que nous ne pouvons pas aborder en profondeur en un article), et impose au texte de l’Apocalypse une lecture confessionnelle déjà préparée.
La question critique à poser est simple :
Est-ce que l’Apocalypse dit réellement cela, ou est-ce que l’organisation lit dans le texte sa propre vision du monde religieux ?
Un texte biblique difficile ne devrait jamais être utilisé comme raccourci pour condamner tout le reste du monde religieux sans examen sérieux. Lire Apocalypse 17–18 demande de tenir ensemble le symbole, le contexte historique, la critique de l’empire romain que fait l'auteur, la dimension religieuse, la dimension économique et la fonction prophétique du texte.
C’est seulement à cette condition que le lecteur peut vraiment « vérifier toutes choses » et ne pas se contenter d’une interprétation déjà verrouillée qu'il lui est impossible de remettre en question.
Sources
Apocalypse 17–18.
1 Pierre 5:13.
Isaïe 47.
Jérémie 50–51.
Daniel 5.
4 Esdras, texte juif apocalyptique postérieur à 70.
2 Baruch, texte juif apocalyptique postérieur à 70.
Richard Bauckham, The Theology of the Book of Revelation, Cambridge University Press, 1993.
Craig R. Koester, Revelation and the End of All Things, Eerdmans, 2001.
David E. Aune, Revelation 17–22, Word Biblical Commentary, 1998.
Adela Yarbro Collins, Crisis and Catharsis: The Power of the Apocalypse, Westminster John Knox, 1984.
J. Nelson Kraybill, Imperial Cult and Commerce in John’s Apocalypse, Sheffield Academic Press, 1996.
Alexander Hislop, The Two Babylons, 1853/1858, à consulter comme document historique d’influence, mais non comme source fiable sur les religions antiques.
Ralph Woodrow, The Babylon Connection?, 1997.