Dans les deux premières parties de cette série, nous avons suivi la transformation de Gog et Magog à l’intérieur même des textes bibliques. Dans le livre d’Ézéchiel, Gog est encore un chef venu du pays de Magog, placé à la tête d’une immense coalition. Dans l’Apocalypse, les deux noms sont réunis et désignent désormais les nations des quatre coins de la terre, trompées par Satan et rassemblées contre le peuple de Dieu. Mais cette transformation ne s’arrête pas avec la rédaction du livre de l’Apocalypse.
Au cours des siècles suivants, Gog et Magog vont progressivement réapparaître dans les chroniques, les légendes, les débats politiques. Ces interprétations nous permettent de comprendre comment les textes apocalyptiques sont relus lorsqu’une société se sent menacée ou traverse une période de crise. Chaque génération semble avoir trouvé de bonnes raisons de reconnaître Gog dans l’ennemi qui se dressait devant elle.
Comment une même figure a-t-elle pu recevoir autant de visages différents ? Et que nous apprend cette histoire sur les interprétations qui continuent aujourd’hui d’identifier Gog à une puissance politique précise ?
1. Gog chez les Pères de l’Église (IVe–Ve siècles)
La tendance à identifier Gog à un peuple contemporain apparaît très tôt dans l’histoire du christianisme.
À la fin du IVe siècle, l’Empire romain traverse une période de grande inquiétude. En 378, l’armée romaine subit une lourde défaite face aux Goths lors de la bataille d’Andrinople. L’empereur Valens y trouve la mort. Pour les Romains, cet événement constitue un véritable traumatisme. En effet, un peuple considéré comme barbare, les Goths, vient de détruire une armée impériale et de tuer l’empereur lui-même.
C’est dans ce contexte qu’Ambroise de Milan, l’un des évêques les plus influents de son époque, écrit dans son traité De la foi, adressé à l’empereur Gratien :
« Gog est le Goth. » — Ambroise de Milan, De fide, II, 16, 138.
Le rapprochement repose en partie sur la proximité sonore entre les deux noms. Mais Ambroise cherche surtout à répondre à une situation politique précise. À ses yeux, les Goths correspondent à la puissance venue menacer l’ordre romain et chrétien. La prophétie d’Ézéchiel lui permet alors d’annoncer que cet ennemi impressionnant sera finalement vaincu.
Cette identification est particulièrement intéressante, car elle montre que le procédé utilisé aujourd’hui pour reconnaître Gog dans un État moderne n’est pas nouveau. Dès qu’un peuple semble correspondre à l’image de l’envahisseur venu des régions lointaines, son nom peut être intégré au récit prophétique.
Pourtant, quelques décennies plus tard, Augustin d'Hippone, théologien et évêque du Ve siècle, adopte une position très différente. Dans le livre XX de La Cité de Dieu, il commente le passage d’Apocalypse 20 consacré à Gog et Magog. Augustin rejette explicitement l’idée selon laquelle ils désigneraient un peuple barbare particulier, situé dans une région précise du monde. L’Apocalypse parle des nations des « quatre coins de la terre ». Pour lui, Gog et Magog représentent donc de manière symbolique l’ensemble des ennemis de la communauté chrétienne, présents parmi toutes les nations.
Il refuse également de localiser « le camp des saints » à une ville précise. Ce camp désigne, selon lui, l’Église (la communauté des croyants) répandue dans le monde entier. La dernière opposition dont il est question dans l'Apocalypse correspondrait de ce fait à une hostilité universelle.
Deux grandes manières de lire Gog apparaissent ainsi très tôt.
Ambroise cherche l'accomplissement de la prophétie dans l’actualité politique et déclare : « Gog, ce sont les Goths. » Augustin considère au contraire que la portée universelle du texte interdit de l’enfermer dans une seule nation. Cette opposition traversera toute l’histoire de l’interprétation.
2. Gog et Magog dans les légendes d’Alexandre (VIe–VIIe siècles)
Dans l’Antiquité tardive, on voit émerger des traditions dans lesquelles Gog et Magog deviennent des peuples enfermés derrière une immense barrière construite par Alexandre le Grand. Pourtant, ni Ézéchiel ni l’Apocalypse ne racontent cette histoire.
Dans les textes bibliques, Gog et son armée ne sont pas prisonniers. Ils se rassemblent librement, avancent contre le peuple de Dieu et sont détruits par une intervention divine. La muraille appartient à une tradition beaucoup plus tardive, qui a d'abord circulé oralement pendant plusieurs décennies avant d'être mise par écrit.
La naissance de la légende
Après sa mort, en 323 avant notre ère, Alexandre le Grand devient le héros d’une vaste littérature légendaire. Ses conquêtes réelles sont progressivement enrichies de voyages merveilleux, de rencontres avec des peuples étranges et d’exploits surnaturels.
Une tradition liée à Alexandre est déjà attestée chez Flavius Josèphe à la fin du Ier siècle. Dans La Guerre des Juifs, l’historien raconte qu’Alexandre aurait fermé par des portes de fer un passage donnant accès aux régions situées au sud du Caucase. Cette barrière fut franchie par les Alains, que Josèphe rangeait parmi les peuples scythes. Dans un autre ouvrage, les Antiquités judaïques, il identifie séparément les descendants de Magog aux Scythes.
Cependant, l’histoire d’Alexandre enfermant Gog et Magog apparaît clairement dans une œuvre syriaque datant du VIe ou VIIe siècle, appelée Neṣḥānā d-Aleksandrōs, « La victoire d’Alexandre », et plus couramment désignée sous le nom de Légende syriaque d’Alexandre.
Dans le récit syriaque, Alexandre est présenté comme un roi choisi par Dieu. Il se rend aux frontières du Nord, entre deux montagnes, et y construit une porte de fer en recrutant des forgerons et des métallurgistes, afin d’arrêter des peuples destructeurs. Ces populations sont identifiées aux Huns, dont les rois sont Gog et Magog.
Alexandre devient alors celui qui retient provisoirement les forces du chaos.
Le rôle du Pseudo-Méthode
Cette tradition prend une importance considérable grâce à une autre œuvre, l’Apocalypse du Pseudo-Méthode, dont nous avons déjà parlé dans l'article « Qu’entendent les textes bibliques lorsqu’ils parlent des “derniers jours” ? — Deuxième partie ».
Le texte est composé en syriaque vers la fin du VIIe siècle. Son auteur attribue l’œuvre à Méthode d’Olympe, un évêque mort plusieurs siècles auparavant, au IVe siècle, d'où l’appellation « Pseudo-Méthode ». L'auteur cherche notamment à interpréter les bouleversements provoqués par les premières conquêtes arabo-musulmanes.
Dans son récit, l’histoire humaine est organisée comme une succession d’empires. À la fin, les peuples enfermés par Alexandre seront libérés et répandront la destruction. Ils seront ensuite rapidement détruits par un ange dans la plaine de Joppé, puis viendront l’Antéchrist et le jugement final.
L’œuvre connaît un succès immense et elle est rapidement traduite en grec et en latin, puis circule dans une grande partie du monde chrétien médiéval. La prophétie de Gog et Magog se trouve désormais intégrée à un scénario très développé de la fin des temps, avec Alexandre le Grand, le « Dernier Empereur » et l’Antéchrist.
La muraille permettait ainsi d’expliquer pourquoi les peuples de la fin n’étaient pas encore apparus : ils existaient déjà, mais une barrière les empêchait temporairement d’envahir le monde. C’était une manière de résoudre la difficulté posée par le fait que la fin n’était pas encore arrivée.
3. Ya’jûj et Ma’jûj dans la tradition islamique
Gog et Magog occupent également une place importante dans le Coran, où ils sont appelés Ya’jûj et Ma’jûj. La sourate 18 raconte l’histoire de Dhu al-Qarnayn, « l’homme aux deux cornes ». Au cours de ses voyages, il rencontre une population menacée par Ya’jûj et Ma’jûj. Celle-ci lui demande de construire une protection.
Dhu al-Qarnayn fait alors ériger une barrière composée de blocs de fer, sur lesquels il fait verser du métal fondu. Ya’jûj et Ma’jûj ne peuvent ni escalader la construction ni la percer. Mais Dhu al-Qarnayn annonce que la barrière sera détruite lorsque viendra la promesse de Dieu — Coran 18:83-98.
La sourate 21 évoque ensuite leur libération :
« Jusqu’à ce que soient relâchés Ya’jûj et Ma’jûj, et qu’ils se précipitent de chaque hauteur. » — Coran 21:96.
Le Coran ne nomme jamais Alexandre. Pourtant, Dhu al-Qarnayn a souvent été identifié à ce dernier dans les commentaires musulmans anciens. Alexandre était en effet régulièrement représenté avec les cornes du dieu Ammon, et les ressemblances avec les traditions syriaques sont nombreuses. On peut noter par exemple la mention du voyage jusqu’aux extrémités du monde, la barrière de fer érigée contre les peuples destructeurs afin de les retenir jusqu’à la fin.
Il faut bien comprendre que ces récits appartiennent à un même univers culturel de l’Antiquité tardive, dans lequel circulaient des traditions juives, chrétiennes, perses et arabes concernant Alexandre le Grand et surtout les peuples de la fin des temps.
Une expédition pour retrouver la muraille
Au IXe siècle, le géographe Ibn Khordadbeh rapporte le voyage de Sallām al-Tarjumān, « Sallām l’interprète ». Selon ce récit, le calife abbasside al-Wāthiq aurait rêvé que la barrière de Gog et Magog avait été ouverte. Il aurait alors envoyé Sallām pour vérifier son état.
L’expédition aurait commencé en 842. Après un long voyage à travers différentes régions du Caucase et de l’Asie, Sallām aurait affirmé avoir trouvé une immense porte de métal. Il serait revenu à la cour de Samarra en 844 pour annoncer que la barrière était toujours intacte.
Les historiens discutent évidemment de la valeur historique de ce récit. Mais son existence est révélatrice puisque la muraille de Gog et Magog pouvait être considérée, dans l’imaginaire de l’époque, comme un lieu géographique réel, au point de faire l’objet d’une mission officielle. La tradition islamique a donc joué un rôle clé dans le développement de ces figures au cours des siècles suivants.
À savoir
Certains chercheurs estiment que l’itinéraire de Sallām aurait pu le conduire jusqu’aux fortifications occidentales de la Grande Muraille de Chine, près de Yumenguan, la « Porte de Jade ».
Selon eux, les détails merveilleux ou étranges de son récit seraient des embellissements littéraires influencés par les traditions connues à l’époque.
4. Gog et Magog dans le monde médiéval (XIIIe–XIVe siècles)
Au XIIIe siècle, l’arrivée des armées mongoles donne une nouvelle force à l’ancienne légende. Les Européens connaissent alors très mal les peuples venus d’Asie centrale. Les nouvelles qui leur parviennent parlent de villes détruites, de royaumes vaincus et d’armées progressant avec une rapidité impressionnante. Pour certains lecteurs, la conclusion peut sembler évidente : les peuples enfermés par Alexandre le Grand viennent peut-être d’être libérés.
Matthew Paris et les peuples de Gog
Le chroniqueur anglais Matthew Paris constitue l’un des témoins les plus importants de cette réaction.
Dans sa Chronica Majora, il rassemble des lettres, des témoignages et des rumeurs concernant les Mongols. Dans les Additamenta associés à sa chronique, il conserve notamment une lettre attribuée à un évêque de Hongrie. Celui-ci raconte avoir interrogé deux prisonniers mongols et identifie explicitement leur peuple à Gog et Magog.
Matthew Paris rapporte séparément le témoignage de Pierre, un prélat de la Rus’ que les sources occidentales présentent comme « archevêque de Russie ». Selon sa chronique, Pierre avait été chassé de son territoire par les Mongols et était venu en Occident dans l’espoir d’obtenir conseil et assistance. Interrogé à Lyon, probablement à la fin de 1244, il fournit des informations sur l’origine, les croyances et l’organisation des envahisseurs, puis participe au premier concile de Lyon en 1245.
Les historiens constatent que son récit rapproche l’origine des Mongols de l’île de Tarachonta — une île mythique médiévale associée aux peuples enfermés de Gog et Magog. Le chroniqueur renforce également les descriptions les plus effrayantes des Mongols, qu’il présente comme cruels, impurs et capables de boire du sang.
L’historien Peter Jackson montre que Matthew Paris a modifié certains détails du témoignage afin de faire correspondre les Mongols à l’image traditionnelle des peuples apocalyptiques. Cette chronique révèle surtout la manière dont un peuple encore mal connu est interprété à travers les images déjà disponibles dans la culture chrétienne de l'époque.
Les Mongols viennent de l’Est et semblent être innombrables. Leurs victoires paraissent impossibles à arrêter. Ils peuvent donc être assimilés aux nations enfermées par Alexandre et libérées à l’approche de la fin.
Une interprétation pourtant loin d’être unanime
Tous les chrétiens ne considèrent pas les Mongols de la même manière. Cette diversité est particulièrement intéressante, car les réactions changent rapidement à mesure que les Européens apprennent à mieux connaître leurs nouveaux adversaires.
D’autres les considèrent comme un châtiment envoyé par Dieu. Dans son Historia Salonitana, Thomas de Split présente ainsi les ravages mongols comme une punition divine infligée aux chrétiens pour leurs fautes. Des responsables chrétiens cherchent pourtant très vite à établir des relations diplomatiques avec eux. En 1245, le pape Innocent IV envoie le franciscain Jean de Plan Carpin auprès du grand khan. Sa mission consiste notamment à recueillir des informations sur les Mongols, à connaître leurs intentions et à leur demander de mettre fin à leurs attaques.
À son retour en 1247, Jean rapporte toutefois une lettre dans laquelle le khan Güyük exige la soumission du pape et des souverains occidentaux. En 1248, alors que Louis IX se trouve à Chypre, des envoyés du commandant mongol Eljigidei lui présentent la possibilité d’une action coordonnée contre les puissances musulmanes. Le roi répond en envoyant André de Longjumeau auprès de la cour mongole, bien que cette tentative ne débouche finalement sur aucune alliance durable.
Le même peuple peut donc être présenté comme l’armée de la fin du monde, mais aussi comme un allié militaire possible. Cette contradiction montre que les identifications apocalyptiques dépendent beaucoup du contexte dans lequel elles apparaissent.
À retenir
Au XIIIe siècle, certains chroniqueurs ont identifié les Mongols aux peuples de Gog et Magog. Cette interprétation venait moins d’une étude précise des textes bibliques que de la peur provoquée par un peuple encore mal connu.
Gog et Magog sur les cartes médiévales
Cette croyance finit même par influencer la manière dont le monde est représenté.
Sur plusieurs cartes médiévales, Gog et Magog sont placés aux confins du Nord ou de l’Orient, derrière des montagnes ou une construction attribuée à Alexandre. La carte de Hereford, réalisée vers 1300, et l’Atlas catalan de 1375 appartiennent à cet univers cartographique. Certaines représentations décrivent ces peuples enfermés comme particulièrement cruels et leur attribuent même des pratiques de cannibalisme.
Ces cartes n’étaient pas seulement destinées à guider les voyageurs. Elles représentaient également l’histoire biblique, les peuples connus, les légendes, mais aussi les événements attendus dans l’avenir. Passé, présent et futur pouvaient donc apparaître simultanément sur une même image.
La mappemonde du Psautier, réalisée en Angleterre vers 1265, place Gog et Magog aux frontières orientales du monde. Une longue muraille munie d’une porte les sépare du reste de l’humanité. Le chercheur Andrew Colin Gow montre que Gog et Magog donnaient ainsi une localisation concrète aux attentes apocalyptiques. La menace de la fin des temps pouvait être placée sur la carte, quelque part aux frontières du monde connu.
5. Gog dans l’Europe chrétienne face aux Ottomans (XVe–XVIe siècles)
Quelques siècles plus tard, un nouvel empire prend la place des Mongols dans l’imaginaire apocalyptique européen : l’Empire ottoman.
À partir du XIVe siècle, les Ottomans étendent progressivement leur domination. La prise de Constantinople en 1453, puis leur avancée vers l’Europe centrale, provoquent une grande inquiétude dans les royaumes chrétiens. Le premier siège de Vienne par Soliman le Magnifique, en 1529, renforce considérablement cette peur.
Luther et la menace turque
Le théologien et réformateur Martin Luther s’intéresse directement à la question. En 1530, quelques mois après le siège de Vienne, il publie séparément sa traduction des chapitres 38 et 39 d’Ézéchiel sous le titre :
Das 38. und 39. Kapitel Ezechiel vom Gog
« Les chapitres 38 et 39 d’Ézéchiel concernant Gog ».
Le fait de publier séparément ces deux chapitres montre l’importance que Luther leur accordait pour interpréter les événements de son époque. Luther rapproche les Turcs de Gog et Magog. Pour lui, leur avancée peut être comprise comme une manifestation des forces hostiles annoncées par les prophètes. Leur puissance ne doit cependant pas conduire les chrétiens au désespoir, puisque la prophétie annonce également leur défaite.
Gregory J. Miller montre que l’identification des Ottomans à Gog et Magog occupait une place suffisamment importante dans la pensée de Luther pour justifier cette publication séparée. Luther ne présente toutefois pas les Ottomans uniquement comme un ennemi. À l'instar de certains auteurs médiévaux, il les décrit comme l'instrument du jugement de Dieu contre une chrétienté divisée et corrompue.
La prophétie dénonce la puissance qui menace l’Europe, mais elle sert également à critiquer les chrétiens eux-mêmes.
Gog prend l’apparence d’un soldat ottoman
Cette interprétation apparaît également dans certaines premières éditions illustrées de la Bible de Luther. Des gravures consacrées à Apocalypse 20 représentent l’armée de Gog et Magog sous les traits de soldats portant des turbans et des vêtements ottomans. L’assaut final prend ainsi l’apparence du siège de Vienne.
Pour le lecteur du XVIe siècle, l’image ne laisse presque aucune place au doute : les peuples de la prophétie sont les Turcs qui menacent actuellement l’Europe. Le symbole biblique a une nouvelle fois reçu le visage de l’adversaire politique du moment.
Mais l’Empire ottoman finit lui aussi par décliner, puis par disparaître au début du XXe siècle. L’identification, autrefois perçue comme évidente, perd alors sa pertinence. C’est le moment pour un autre ennemi de prendre sa place.
6. Gog dans le protestantisme moderne : la Russie et l’Union soviétique
L’identification de Gog à la Russie est aujourd’hui l’une des plus connues. Elle est pourtant relativement récente dans sa forme moderne. Elle se développe surtout dans certains milieux protestants anglophones des XIXe et XXe siècles, puis connaît un immense succès avec la diffusion du dispensationalisme (systématisé au XIXe siècle par le prédicateur anglo-irlandais John Nelson Darby).
La Bible Scofield
L’un des ouvrages les plus influents est la Scofield Reference Bible, publiée pour la première fois en 1909 par Cyrus Ingerson Scofield. Cette Bible contient de nombreuses notes destinées à organiser les prophéties selon un scénario précis de la fin des temps. Dans son commentaire sur Ézéchiel 38, Scofield affirme que les puissances du Nord seront dirigées par la Russie, déclarant ainsi :
« La référence à Meshek et Tubal — Moscou et Tobolsk — constitue une marque claire d’identification. La Russie et les puissances du Nord ont été les derniers persécuteurs d'Israël dispersé, ce qui est conforme à la justice divine et aux alliances… »
Scofield considère donc que Meshek correspond à Moscou et Tubal à Tobolsk, une ville de Sibérie. La ressemblance sonore entre les noms est présentée comme une preuve. Pourtant, ces rapprochements ne reposent pas sur des liens linguistiques sérieux.
Pour soutenir cette identification, plusieurs interprètes de cette tradition rapprochent le terme hébreu rosh ou ro'š de la Russie. Mais la majorité des spécialistes interprètent cette expression comme « prince en chef » ou « chef des princes », et non comme une nation ou un groupe ethnique. L'erreur vient du fait que lorsque le traducteur d'Ézéchiel rencontra l'expression difficile nesi ro'š (« prince principal »), pour sa traduction grecque (communément appelée la Septante), il prit ro'š pour un toponyme et le traduisit par « prince de Rosh » en grec.
Cela dit, le nom « Russie » ne provient pas du mot Rosh de la Septante, mais de l'ancien nom des Vikings suédois : Rhos, qui signifie « hommes qui rament » (c'est-à-dire marins) en vieux norrois. Leurs descendants s'installèrent en Russie et régnèrent sur l'État médiéval de Rus, devenu Rhosia en grec byzantin et Rossiya en russe.
Ensuite, Meshek et Tubal sont déjà attestés dans les sources assyriennes sous les formes Mushki et Tabal, plusieurs siècles avant notre ère. La méthode de Scofield consiste à rapprocher des mots qui produisent une sonorité plus ou moins similaire. La première partie de notre étude avait déjà montré pourquoi Meshek et Tubal appartiennent d'abord au monde anatolien du Proche-Orient ancien, et non aux indications géographiques modernes de la Russie. De plus, l’origine de « Moscou », qui tire son nom de la rivière Moskova, est inconnue, mais aucun linguiste moderne ne confirme de lien avec le Meshek (Mushku) biblique.
Malgré la faiblesse de tels rapprochements, les notes de Scofield ont exercé une influence considérable. Comme elles étaient imprimées directement à côté du texte biblique, de nombreux lecteurs ont fini par recevoir l’identification de Gog à la Russie presque comme si elle faisait partie du passage lui-même.
La guerre froide et Hal Lindsey
La révolution russe de 1917, la naissance de l’Union soviétique et les tensions de la guerre froide rendent cette lecture encore plus séduisante.
La Russie se trouve au nord d’Israël. Elle dispose d’une immense armée. Le régime soviétique défend officiellement l’athéisme et s’oppose aux puissances occidentales. Pour de nombreux prédicateurs, toutes les pièces semblent s’assembler. En 1970, Hal Lindsey popularise cette lecture dans son livre The Late Great Planet Earth, traduit en français sous le titre L’Agonie de notre vieille planète. L’ouvrage ainsi que d'autres contribuent fortement à diffuser l’eschatologie dispensationaliste dans certains milieux fondamentalistes et évangéliques, ainsi que dans le sionisme chrétien.
Un chapitre porte le titre volontairement frappant :
« Russia Is a Gog » — « La Russie est un Gog ».
Lindsey reprend l’identification de Meshek à Moscou et de Tubal à Tobolsk. Il présente l’Union soviétique comme la puissance appelée à conduire une future invasion d’Israël. Les tensions internationales de son époque sont alors intégrées à un calendrier prophétique : l’URSS, la Chine, le Marché commun européen et les conflits du Moyen-Orient deviennent autant d’acteurs de la fin des temps.
Le succès du livre contribue largement à installer cette interprétation dans la culture évangélique populaire. Cependant l’Union soviétique disparaît en 1991 sans avoir accompli le scénario annoncé pendant plusieurs décennies. Pour autant, il n'est pas surprenant de constater que cette identification n’est pas abandonnée : la Russie continue d’être présentée comme Gog, tandis que la Perse est associée à l’Iran, Beth-Togarma à la Turquie et les autres membres de la coalition à différents États contemporains.
Certaines Bibles d’étude et certains ministères continuent encore de défendre les rapprochements entre Rosh et la Russie, Meshek et Moscou, ou Tubal et Tobolsk. Cela montre une caractéristique importante des interprétations prophétiques modernes, lorsque le contexte politique change, le scénario peut à chaque fois être adapté sans que son principe de départ soit remis en question. Ces mécanismes se retrouvent dans de nombreux groupes religieux modernes.
À savoir — Comment les Témoins de Jéhovah comprennent-ils Gog ?
L’interprétation des Témoins de Jéhovah a elle aussi changé. Pendant plusieurs décennies, leurs publications enseignaient que Gog de Magog était un nom prophétique donné à Satan après son expulsion du ciel. Le pays de Magog représentait alors sa situation spirituelle limitée aux environs de la terre.
Cette compréhension posait toutefois une difficulté en Apocalypse 20. Le texte affirme que Satan sort pour tromper les nations appelées Gog et Magog. Si Gog était Satan, cela revenait à dire que Satan sortait pour tromper Gog, c’est-à-dire lui-même.
Présentée lors de l’assemblée annuelle de 2014, cette nouvelle interprétation fut ensuite exposée dans La Tour de Garde du 15 mai 2015. Gog ne désigne plus Satan, mais « une coalition de nations » qui attaquera ceux qu’elle présente comme les pratiquants du « culte pur » pendant la grande tribulation. On notera que les publications actuelles présentent ce changement comme une « compréhension affinée ».
Dans leur lecture actuelle, Gog de Magog, le « roi du Nord » de Daniel et les rois rassemblés pour Harmaguédon décriraient différents aspects d’une même attaque finale contre les Témoins de Jéhovah. Les humains rebelles appelés Gog et Magog après les mille ans en Apocalypse 20 formeraient cependant un autre groupe.
Cette nouvelle interprétation respecte peut-être mieux la distinction entre Satan et les nations qu’il trompe. En revanche, le fait d'identifier l’Israël restauré d’Ézéchiel à l’organisation des Témoins de Jéhovah ne vient pas directement du texte, mais dépend en fait de leur compréhension générale de la grande tribulation, du « culte pur » et de leur propre place dans l’accomplissement des prophéties. Mais tout cela fera l'objet d'un article à part entière à l'avenir.
7. Gog dans la politique américaine contemporaine (XXe–XXIe siècles)
L'Union soviétique a beau avoir disparu, la fascination pour Gog et Magog, figures emblématiques des méchants de la fin des temps, demeure. Par exemple, l’identification de Gog à la Russie a également influencé certains hommes politiques américains. En 1971, Ronald Reagan, alors gouverneur de l'État de Californie, aurait expliqué au sénateur James Mills que la Russie soviétique correspondait désormais parfaitement à Gog. Il aurait également rapproché le « feu et le soufre » d’Ézéchiel des armes nucléaires, pensant que la guerre nucléaire était imminente et inévitable.
Cela soulève également certaines questions : à une époque où l'Occident vivait dans la crainte constante d'une attaque nucléaire, dans quelle mesure une mauvaise interprétation de la Bible a-t-elle contribué à ce danger ? Un président américain serait-il plus enclin à lancer une attaque nucléaire préventive s'il pensait que Dieu l'avait prédestinée dans une prophétie ancienne ?
En 2003, selon le spécialiste de la Bible hébraïque Thomas Römer, l’Élysée lui demanda de rédiger une note expliquant l’identité de Gog et Magog. Cette demande aurait suivi une conversation au cours de laquelle George W. Bush aurait affirmé à Jacques Chirac que Gog et Magog étaient « à l’œuvre » au Moyen-Orient et que les prophéties bibliques étaient en train de s’accomplir. Le président américain cherchait alors à convaincre la France de participer à l’intervention en Irak.
Jacques Chirac et ses conseillers, peu familiers de cette référence, se seraient tournés vers le Service biblique de la Fédération protestante de France, qui transmit la question à Thomas Römer. Celui-ci rédigea alors une page présentant Ézéchiel 38–39 et la manière dont certains milieux chrétiens interprétaient ces chapitres comme l’annonce d’un affrontement final au Moyen-Orient.
L’affaire fut rendue publique en septembre 2007 dans un article de Jocelyn Rochat publié dans Allez savoir !, le magazine de l’Université de Lausanne, qui rapportait le témoignage de Thomas Römer. Elle fut ensuite reprise en 2009 par le journaliste Jean-Claude Maurice dans son livre Si vous le répétez, je démentirai.
L’historien Stephen Spector, qui a étudié l’affaire en détail, estime que les grandes lignes du récit sont soutenues par plusieurs témoignages. L’épisode montre néanmoins que Gog et Magog pouvaient encore servir de cadre religieux à la représentation d’un conflit moderne.
Aujourd'hui encore en 2026, sous Donald Trump, certains prédicateurs et mouvements du sionisme chrétien continuent de lire les conflits concernant Israël, l’Iran, la Russie ou la Turquie à travers Ézéchiel 38–39. Ces milieux constituent une partie importante de la coalition évangélique favorable à Trump et ont soutenu plusieurs de ses décisions concernant Israël, puisque selon eux cela débouchera sur une bataille finale qui donnera lieu au règne de Dieu sur terre pendant mille ans. Dans ce contexte, Trump est vu par certains chrétiens comme un élu de Dieu, et la guerre de l'Iran contre Israël serait l'accomplissement des prophéties bibliques. La foi de ces chrétiens sert alors de levier politique... Cette lecture est néanmoins loin de faire l’unanimité parmi les évangéliques américains.
À savoir — Gog et Magog dans la culture populaire
Cette figure fera l’objet de développements et d’interprétations diverses, jusque dans la culture populaire contemporaine. Dans l’univers de DC Comics, les noms de Gog et Magog ont ainsi été repris pour désigner des personnages menaçants auxquels se confrontent notamment Superman, Flash, Green Lantern et plusieurs membres de la Justice Society of America.
Dans Kingdom Come, publié en 1996 par DC Comics, Magog est un justicier brutal dont les méthodes s’opposent aux principes défendus par Superman. Dans plusieurs comics publiés à partir de 2008, Gog est présenté comme une entité presque divine, tandis que Magog devient son héraut et son représentant.
8. Pourquoi chaque époque reconnaît-elle son propre Gog ?
Après avoir parcouru cette histoire, une question s’impose : comment la même figure a-t-elle pu être identifiée aux Goths, aux Huns, aux Mongols, aux Ottomans, aux Russes et à tant d’autres peuples ?
La réponse tient en partie à la nature même du symbole. Dans Ézéchiel, Gog vient d’un territoire lointain, dirige une immense coalition et représente la dernière menace contre un peuple restauré. Dans l'Apocalypse, Gog et Magog deviennent les nations des quatre coins de la terre.
La figure est donc suffisamment large et adaptable pour pouvoir être réutilisée dans de nombreux contextes à travers l'histoire. L'humain étant bien souvent très fort pour faire preuve d'imagination, chaque fois qu’un nouvel ennemi surgit et que plusieurs éléments semblent correspondre — il vient d’une région éloignée, possède une force militaire considérable, menace l’ordre établi et paraît impossible à arrêter —, les lecteurs peuvent avoir l’impression que leur époque correspond mieux que toutes les précédentes à la prophétie biblique.
Il serait hâtif d'imaginer que tous ces interprètes étaient malhonnêtes. Ambroise vivait réellement sous la menace des Goths. Matthew Paris recevait des récits terrifiants sur les Mongols. Luther voyait les armées ottomanes atteindre Vienne. Les lecteurs de Scofield et de Hal Lindsey vivaient sous la menace d’une guerre nucléaire entre l’Occident et l’Union soviétique.
Leur erreur ne consistait pas à prendre au sérieux les dangers de leur époque. Elle consistait à supposer que ces dangers fournissaient automatiquement la clé ou la solution à leur problème sur la base d'un texte beaucoup plus ancien.
Il est donc raisonnable de considérer que l’histoire des interprétations liées à Gog agit comme un avertissement. Chaque génération peut avoir de bonnes raisons de croire que son ennemi correspond parfaitement à la prophétie. Mais chaque génération précédente pensait déjà la même chose. Alors, aurons-nous plus raison que les personnes qui nous ont précédés ? Nous considérons-nous comme plus malins ou clairvoyants ? Ou avons-nous simplement, nous aussi, tendance à croire que notre époque est forcément celle dont parlaient les textes ?
Conclusion
Au terme de cette série, nous pouvons désormais suivre l’ensemble du parcours de Gog et Magog. Cette longue histoire conduit à un constat évident : les identifications de Gog nous renseignent souvent davantage sur les peurs de l’interprète que sur l’identité réelle de la figure biblique.
Les Goths n’ont pas provoqué la fin du monde. Les peuples de Gog et Magog n’ont pas surgi derrière les armées mongoles. L’Empire ottoman s’est effondré. L’Union soviétique a disparu. Cette succession ne signifie pas que les textes d’Ézéchiel ou de l’Apocalypse n’ont plus rien à dire. Elle invite plutôt à chercher leur portée ailleurs que dans l’identification permanente d’un nouvel ennemi actuel ou à venir.
Il nous faut d’abord garder en tête que, dans la logique d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, Gog et Magog en viennent à représenter la prétention récurrente des puissances qui se croient capables de dominer l’histoire par la force et de faire obstacle au projet de Dieu. Leur visage change, mais leur fonction reste la même. Le message central n’est donc pas de nous apprendre à deviner quel pays sera le prochain Gog. Les textes bibliques affirment qu’aucune puissance, aussi immense soit-elle, ne pourra avoir le dernier mot sur le peuple de Dieu.
Sources
Textes anciens
Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, I, 123.
Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, VII, 244–246.
Ambroise de Milan, De fide ad Gratianum, II, 16, 138.
Augustin d'Hippone, La Cité de Dieu, livre XX, chapitre 11.
La Légende syriaque d’Alexandre ou Neṣḥānā d-Aleksandrōs, dans E. A. Wallis Budge, The History of Alexander the Great, Being the Syriac Version of the Pseudo-Callisthenes, Cambridge, Cambridge University Press, 1889.
Apocalypse du Pseudo-Méthode, éd. Gerrit J. Reinink, Die syrische Apokalypse des Pseudo-Methodius, Louvain, Peeters, 1993.
Coran 18:83-98 ; 21:96.
Ibn Khordadbeh, Kitāb al-Masālik wa-l-Mamālik — Livre des routes et des royaumes, récit du voyage de Sallām l’interprète.
Matthew Paris, Additamenta, dans Chronica Majora, éd. Henry Richards Luard, vol. VI, notamment p. 75–76 pour la lettre de l’évêque hongrois.
Matthew Paris, Chronica Majora, éd. Henry Richards Luard, vol. IV, Londres, Longman, 1877, particulièrement p. 386–389.
Martin Luther, Das 38. und 39. Kapitel Ezechiel vom Gog, Wittenberg, Nickel Schirlentz, 1530.
Cyrus I. Scofield, The Scofield Reference Bible, New York, Oxford University Press, 1909, note sur Ézéchiel 38:2.
Hal Lindsey et Carole C. Carlson, The Late Great Planet Earth, Grand Rapids, Zondervan, 1970.
Études historiques
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