« Paix et sécurité ! » : est-ce une prophétie à attendre ?

Bible et exégèse · Romain ·

Depuis de nombreuses années, les Témoins de Jéhovah affirment que les nations proclameront un jour « Paix et sécurité ! », cette future proclamation mondiale amorçant alors le début de "la grande tribulation", qui aboutira à la bataille finale d'Armaguédon. Mais les paroles de Paul en 1 Thessaloniciens 5:3 annoncent-elles vraiment cela ?

« Quand ils diront : “Paix et sécurité !”, alors une destruction subite sera sur eux à l’instant même. »

Ce texte de 1 Thessaloniciens 5:3 est parfois lu comme une annonce politique mondiale future, une sorte de déclaration officielle que les Témoins de Jéhovah devraient guetter pour reconnaître l’imminence de la fin.

C’est notamment l’interprétation proposée par les Témoins de Jéhovah. Dans La Tour de Garde, édition d’étude d’octobre 2023, article « Explore la Parole de Dieu », §10, on peut lire : « Tout d’abord, les nations proclameront le message “Paix et sécurité !” »

Mise à jour : Depuis février 2026, ils affirment ne plus savoir si elle aura lieu avant ou après la destruction des « fausses religions », tout en continuant d’y voir une proclamation politique future annonçant l’imminence de la destruction des nations.

Cette proclamation est ensuite intégrée dans leur scénario de la fin des temps et précéderait la grande tribulation, l’attaque contre les fausses religions, puis Armaguédon. Mais est-ce vraiment ce que Paul veut dire ?

L’erreur consiste à lire l'épître aux Thessaloniciens écrite par Paul (vers l'an 51), à travers le livre de l'Apocalypse (écrit vers l'an 96). Ces deux livres sont donc séparés par près de cinquante ans, écrits dans des milieux et pour des communautés différentes.

Ainsi un texte ne tend pas à expliquer l'autre par simple analogie. Un rapprochement entre deux textes ne dispense donc jamais d’étudier chacun d’eux dans son contexte propre. Chacun répond à des enjeux et des problématiques différentes, qu'il faut prendre en compte.

1. Paul répond à l’inquiétude des Thessaloniciens

Paul écrit à une communauté chrétienne de Thessalonique, dans le monde gréco-romain du Ier siècle. Ces croyants attendent la venue du Seigneur Jésus, mais certains sont troublés par la mort de membres de leur communauté. Il serait donc anachronique de considérer que ce message s’adresse directement et exclusivement à nous, au XXIe siècle.

Paul écrit sous inspiration pour répondre aux besoins précis de cette communauté et à ce qu'elle est en train de traverser. Mais alors quels sont les enjeux de l'époque du Ier siècle ?

Le chapitre 5 fait suite directement au chapitre 4, où Paul leur explique que les morts en Christ ne seront pas oubliés lors de la venue du Seigneur (voir cet article : La résurrection : quand et comment selon Paul ? — Première partie). Son objectif est d'abord de les rassurer, de les encourager et de leur donner une espérance solide. Il termine en disant : « Consolez-vous donc les uns les autres par ces paroles » (1 Thessaloniciens 4:18).

Mais alors, de quoi Paul traite-t-il dans ce chapitre 5 ? Quel est le danger contre lequel il avertit les Thessaloniciens ?

Dans le chapitre 5, Paul parle maintenant du « jour du Seigneur », c’est-à-dire du moment où Dieu interviendra de manière décisive. Il veut aider les Thessaloniciens à vivre cette attente avec lucidité, sans peur, sans calcul, et sans illusion.

De plus, le passage commence par une précision importante : « Quant aux temps et aux moments, frères, vous n’avez pas besoin qu’on vous écrive » (1 Thessaloniciens 5:1). Son objectif est avant tout pastoral : il veut expliquer comment vivre dans l’attente du « jour du Seigneur ». C’est pourquoi il insiste sur la vigilance et la lucidité : « Ne dormons donc pas comme les autres, mais veillons et soyons sobres » (1 Thessaloniciens 5:6).

Le cœur du passage pourrait donc être résumé ainsi : « Ne vivez pas dans l’illusion, comme ceux qui pensent que le monde est sûr et stable. »

Mais à quoi Paul fait-il précisément référence ici ?

2. « Paix et sécurité » : une formule située dans le monde du Ier siècle

Quand Paul écrit : « Quand ils diront : Paix et sécurité », il ne cite pas nécessairement une phrase mystérieuse qui serait prononcée à un moment donné dans l'histoire de l'humanité. Il reprend un langage que ses lecteurs pouvaient comprendre.

Au Ier siècle, l’Empire romain se présentait comme le garant de la paix, de l’ordre et de la sécurité. La Pax Romana n’était pas seulement une réalité politique ; c’était aussi un discours idéologique. Rome affirmait apporter la stabilité au monde grâce à l’autorité impériale, à l’armée, à l’ordre public et à la domination politique.

Dans l’Empire romain, les autorités affirmaient garantir la paix et la sécurité grâce à l’ordre impérial. Dans les Res Gestae, Auguste explique ainsi que les portes de Janus étaient fermées lorsque la paix avait été assurée par des victoires sur terre et sur mer. C’était un langage courant, rassurant, destiné à montrer que le système en place était solide, stable et durable.

Jeffrey A. D. Weima, par exemple, soutient que l’expression « paix et sécurité » renvoie davantage à la propagande politique romaine qu’aux textes prophétiques de l’Ancien Testament. Paul reprend ce vocabulaire connu de ses auditeurs, qui est à la fois politique et rassurant, afin d'en montrer la fragilité.

Ainsi Paul tourne en quelque sorte en dérision la célèbre propagande impériale romaine, selon laquelle l'empereur est le seul souverain à assurer la paix et la sécurité. C'est paradoxal, car chez les Romains, la paix se fait au prix de la guerre et de la violence.

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Les légions romaines étaient une machine de combat bien entraînée et très disciplinée.

À savoir

En effet, chez les Romains, la guerre est plus courante que la paix. La notion de pax romana renvoie avant tout à l'idée de victoire, puisqu'elle correspond à l'idée d'un accord mettant fin aux combats avec un adversaire avant que Rome ne se lance dans une nouvelle guerre.

Comme l'attestent les écrits de l'époque :

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« La paix du peuple romain ayant été obtenue sur terre et sur mer, il a fermé le Janus. »

Notons par exemple que dans la tradition romaine, les portes du temple de Janus étaient ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix. Sous Néron, plusieurs monnaies représentent justement le temple de Janus fermé, avec la légende latine : « La paix du peuple romain ayant été obtenue sur terre et sur mer, il a fermé le Janus. ».

Ces monnaies, postérieures à la lettre de Paul, illustrent la continuité de ce discours impérial. Ainsi, à travers une pièce qui circulait de main en main, l’empereur se présentait comme celui qui garantissait l’ordre, la stabilité, la paix et la sécurité de l’Empire. C'est probablement à ce type de discours que Paul fait allusion ici !

Paul met ainsi en évidence un système qui prétend instaurer la paix mais qui en réalité produit la violence et la crainte. Il veut montrer aux Thessaloniciens que la sécurité proclamée par le monde est fragile et illusoire devant le jugement de Dieu qui l'attend.

Paul attaque la prétention humaine à croire qu'elle est capable de construire une sécurité et une paix ultimes sans Dieu.

3. Mais alors, est-ce une prophétie ?

Le discours de Paul, dans ce chapitre 5, vise à expliquer aux Thessaloniciens comment vivre dans l’attente du jour du Seigneur, lorsque Dieu viendra juger ceux qui se croient à l’abri de tout jugement.

Paul n’entend pas ici expliquer précisément tout ce qui se passera au moment de la venue du Seigneur, ni donner un moyen de déterminer quand elle arrivera. Il adresse plutôt un avertissement et une exhortation aux croyants. Il ne dresse pas un scénario détaillé de la fin des temps, ni une proclamation politique que l’on devrait attendre. Il ne parle ni de l’ONU, ni d’aucune institution politique moderne précisément.

Sa déclaration est historiquement ancrée dans un contexte bien précis que ses auditeurs pouvaient comprendre. Les Thessaloniciens vivaient dans un monde romain où l’Empire se présentait comme le garant de la paix, de l’ordre et de la sécurité. Dans ce cadre, l’expression « paix et sécurité » pouvait résonner avec le discours idéologique de Rome, qui prétendait offrir au monde stabilité et protection.

Mais cette expression s’inscrit aussi dans la tradition biblique qui critique les faux discours de paix. Jérémie dénonce ceux qui disent : « Paix ! paix ! », alors qu’il n’y a pas de paix (Jérémie 6:14). Ézéchiel critique ceux qui égarent le peuple en disant : « Paix ! », alors qu’il n’y a pas de paix (Ézéchiel 13:10). Michée dénonce également les prophètes qui promettent la paix pour rassurer le peuple au lieu de le réveiller (Michée 3:5).

Paul reprend donc également un thème connu de l'Ancien Testament : celui d’une paix proclamée, mais illusoire. Son but n’est pas d’inviter les croyants à guetter une phrase dans l’actualité internationale, mais de leur faire comprendre que le jugement de Dieu surprend ceux qui confondent stabilité humaine et vraie paix.

Cela évite de projeter trop vite le verset de Thessaloniciens vers un accomplissement moderne, alors qu’il avait d’abord tout son sens dans le contexte de l’époque. Ce message devait toucher directement les chrétiens de Thessalonique, qui vivaient dans un environnement profondément marqué par l’idéologie et les prétentions politiques de l’Empire romain.

Paul en tire une application très simple :

« Par conséquent, ne dormons pas comme les autres, mais restons éveillés et gardons notre bon sens » (1 Thessaloniciens 5:6).

Paul leur rappelle leur identité : ils sont « fils de la lumière » et doivent vivre comme tels. Alors inutile de chercher systématiquement à décoder l'actualité pour y déceler une fameuse déclaration, car le « jour du Seigneur » vient comme un voleur. Un voleur ne prévient pas. Il ne donne pas un signal public facilement identifiable. Il vient de manière inattendue.

L’expression “à l’instant même” souligne qu’une fois que cela arrive, c’est soudain, inévitable, impossible à éviter. C’est un langage rhétorique et apocalyptique, pas un compte rendu journalistique de la fin des temps.

À retenir

Paul ne parle donc ni d’un slogan mondial à surveiller, ni d’un événement politique précis, ni d’un code secret annonçant la fin. Il parle d’une attitude, celle qui consiste à croire que le présent est stable et que l’avenir est garanti par les structures et les institutions humaines.

Le message central est clair. La foi chrétienne ne consiste pas à faire confiance aux promesses de sécurité du monde, mais à rester éveillé, lucide et vigilant. Le danger n’est pas l’ignorance des signes, mais l’illusion de sécurité.

Alors évitons les spéculations.

Conclusion

1 Thessaloniciens 5:3 est bien une parole prophétique, mais pas dans le sens que lui donnent les Témoins de Jéhovah. Paul met en garde les croyants contre l’illusion d’un monde qui se croit stable, protégé et en sécurité.

Son message est simple : rester éveillé, garder son bon sens, ne pas se laisser endormir par les discours humains de paix et de sécurité, et vivre dans l’attente responsable du jour du Seigneur.

Il est intéressant de constater que ce rappel traverse les générations. Depuis près de deux mille ans, chaque génération chrétienne est invitée à ne pas relâcher sa vigilance, sans transformer l’attente du Seigneur en spéculations sur l’actualité.

Mais une question demeure peut-être : ne vivons-nous pas malgré tout les « derniers jours » ? Encore faut-il préciser ce que cette expression signifie réellement, et depuis quand les textes bibliques situent le début de ces derniers jours. C'est ce que nous verrons dans l'article suivant.

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Les ruines de l'antique ville de Rome — capitale de l'empire romain.

L’Empire romain a fini par décliner après plusieurs siècles et finalement disparaître. Pour nous, deux mille ans plus tard, c'est un rappel : aucune puissance humaine, même lorsqu’elle semble stable, organisée et invincible, ne peut offrir une sécurité et une paix ultimes. Les discours de paix et de sécurité peuvent rassurer pour un temps, mais ils ne doivent jamais être confondus avec la vraie paix que Dieu seul peut établir.

Sources

  • F. F. Bruce, 1 & 2 Thessalonians, Word Biblical Commentary 45, Word Books, 1982.

  • Charles A. Wanamaker, The Epistles to the Thessalonians: A Commentary on the Greek Text, New International Greek Testament Commentary, Eerdmans, 1990.

  • Abraham J. Malherbe, The Letters to the Thessalonians: A New Translation with Introduction and Commentary, Anchor Bible 32B, New York, Doubleday, 2000.

  • Gene L. Green, The Letters to the Thessalonians, Pillar New Testament Commentary, Eerdmans, 2002.

  • Jeffrey A. D. Weima, « “Peace and Security” (1 Thess 5.3): Prophetic Warning or Political Propaganda? », New Testament Studies 58/3, 2012, p. 331-359.

  • Joel R. White, « “Peace and Security” (1 Thessalonians 5.3): Is It Really a Roman Slogan? », New Testament Studies 59/3, 2013, p. 382-395.

  • La Tour de Garde, février 2026, « Questions des lecteurs », p. 30-31.

  • « Explore la Parole de Dieu », La Tour de Garde, édition d’étude, octobre 2023, § 10.

  • Auguste, Res Gestae Divi Augusti, §13.

  • British Museum, Sestertius de Néron représentant le temple de Janus, inv. R.9916, Rome, 65 apr. J.-C.

  • Joel R. White, « “Peace” and “Security” (1 Thess 5.3): Roman Ideology and Greek Aspiration », New Testament Studies 60/4, 2014, p. 499-510.

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