Dogmatique : La théologie c’est l’intelligence de la foi.

Disciplines systématiques · Romain ·

Qu'est-ce que la dogmatique ? Qu'entendons-nous par là ?

Introduction : qu’est-ce que la théologie ?

La théologie, c’est l’intelligence de la foi.

Définition

La théologie consiste à penser la foi chrétienne de manière cohérente, en mettant en relation les différentes affirmations fondamentales de la foi avec la révélation divine et l’acte même de croire.

Elle ne consiste donc pas simplement à répéter les affirmations chrétiennes, mais à chercher à comprendre ce qu’elles signifient réellement, comment elles s’articulent entre elles et si elles sont intellectuellement cohérentes.

Par exemple, l’affirmation :

« Le Dieu d’Israël a ressuscité Jésus de Nazareth d’entre les morts. »

demande un effort de pensée considérable. Elle soulève immédiatement plusieurs questions :

  • Qu’entend-on exactement lorsque l’on parle du « Dieu d’Israël » ?

  • Que signifie « ressusciter » ?

  • Qu’est-ce que la mort ? Comment la définit-on ?

  • Que signifie l’affirmation selon laquelle Jésus a été ressuscité d’entre les morts ?

La dogmatique cherche donc à déployer le sens des affirmations de la foi, à examiner leurs implications et à montrer comment elles peuvent être pensées ensemble de manière cohérente.

Il ne s’agit pas seulement de répéter des « vérités », mais de chercher à savoir ce qu’elles veulent dire et si elles tiennent intellectuellement. Cela conduit à interroger la portée de certaines affirmations : que veut dire, par exemple, l’idée d’un Dieu créateur ? Qu’est-ce que cette affirmation implique pour notre compréhension de Dieu, du monde et de l’être humain ?

Une idée attribuée à Thomas d’Aquin résume bien cette exigence :

« On peut répéter des vérités, mais si on ne les comprend pas, on les répète la tête vide. »

Il s’agit d’une reformulation de l’idée exprimée par Thomas dans le Quodlibet IV (q. 9, a. 3) : si le maître se contente de répondre à une question en invoquant des autorités, l’étudiant saura certes qu’une chose est ainsi, mais il « n’acquerra aucune science ni intelligence et s’en ira vide ».

La théologie suppose donc un véritable travail d’intelligence de la foi : il ne suffit pas de savoir ce que la foi affirme ; il faut également chercher à comprendre ce que ces affirmations signifient et comment elles peuvent être pensées.

Autrement dit, croire n’exclut pas l’effort de compréhension. La théologie naît précisément de cet effort par lequel la foi cherche à comprendre ce qu’elle affirme.


Anselme de Cantorbéry : « la foi en quête d’intelligence »

Anselme de Cantorbéry formule cette conception de la théologie par une expression devenue célèbre :

Fides quaerens intellectum — « la foi en quête d’intelligence ».

Cette formule est associée à son Proslogion (XIe siècle). La recherche de l’intelligence ne constitue donc pas une activité qui viendrait se surajouter de l’extérieur à l’acte de foi. La foi porte en elle-même une exigence de compréhension : cette recherche de l’intelligence est immanente à l’acte même de foi.

La théologie cherche ainsi l’intelligibilité de la foi :

  • Que veut dire ce que nous croyons ?

  • Que signifient réellement les affirmations de la foi ?

  • Comment ces affirmations s’articulent-elles entre elles ?

  • Que donnent-elles à penser concernant notre rapport à Dieu, au monde et à nous-mêmes ?

Il ne s’agit donc pas de remplacer la foi par la raison, mais de chercher à comprendre ce que la foi elle-même donne à penser.


La constitution de la dogmatique comme discipline

À partir du XVIe siècle, la théologie occidentale se ramifie progressivement en plusieurs disciplines plus nettement distinctes. Cette spécialisation n’existait pas auparavant sous la même forme.

La dogmatique devient ainsi une discipline particulière de la théologie. Elle cherche à penser de manière ordonnée et cohérente les grandes affirmations de la foi chrétienne : Dieu, le Christ, l’Esprit, la création, le salut, l’Église, l’espérance, etc.

Dogmatique et philosophie

La dogmatique et la philosophie peuvent poser des questions proches, mais elles ne partent pas nécessairement du même point de départ.

La philosophie peut demander, par exemple :

Qu’est-ce que Dieu ?

Que peut-on dire de Dieu en général à partir de la raison, de l’expérience ou de la réflexion philosophique ? La dogmatique demande plutôt :

Qui est le Dieu de Jésus-Christ ?

Qui est ce Dieu dont témoignent les Écritures et la foi chrétienne ?

La différence porte donc principalement sur le point de départ. La dogmatique ne commence pas par une notion abstraite ou générale de Dieu : elle part de la révélation dont témoignent les Écritures et cherche à en déployer l’intelligibilité.


Karl Barth (1886-1968) — Kirchliche Dogmatik

Chez Karl Barth, la dogmatique est fondamentalement ordonnée à une question :

Qu’est-ce que l’Évangile ?

L’Évangile est la Bonne Nouvelle de l’action de Dieu en Jésus-Christ : Dieu s’est révélé, s’est tourné vers l’être humain et a agi pour son salut.

On peut se détourner de Dieu mille fois, mais on ne peut pas empêcher Dieu de se tourner vers nous. On ne peut pas empêcher Dieu d’être Dieu.

L’Évangile est ainsi l’annonce de la libre grâce de Dieu et de l’espérance qui en découle. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est venu comme Sauveur. L’annonce du Royaume de Dieu est ainsi l’annonce de l’Évangile.


L’Église reçoit la Parole avant de la proclamer

Le rôle de l’Église est d’abord de témoigner d’une Parole qu’elle ne produit pas elle-même. Cette Parole la précède : elle vient de plus loin, d’ailleurs, c’est-à-dire de Dieu lui-même.

La Parole de Dieu n’est pas la parole que nous préférons prononcer à propos de Dieu. La Parole de Dieu est la parole que Dieu seul peut prononcer.

Il existe donc une distinction fondamentale entre Dieu qui parle et le discours humain sur Dieu. L’Église ne possède pas la Parole de Dieu comme quelque chose dont elle pourrait disposer librement.

L’Église est d’abord une communauté qui écoute.

Cette idée peut être rapprochée de Romains 10,17 :

« La foi vient de ce qu’on entend. »

La foi commence ainsi par une réception : la Parole ne vient pas de moi, elle vient à moi.

L’Église n’est cependant pas passive. Après avoir reçu et entendu cette Parole, elle est appelée à en témoigner et à la proclamer. Mais son propre discours ne devient pas automatiquement, par lui-même, la Parole de Dieu. Il demeure un témoignage humain soumis au jugement de cette Parole qui le précède.

On peut donc résumer le mouvement ainsi :

Dieu parle → l’Église écoute → l’Église témoigne.

L’Église doit rendre ce témoignage de manière intelligible, afin qu’il puisse être compris. Elle doit donc penser ce qu’elle écoute. Selon Barth, l’Église ne doit jamais se mettre à la place de Dieu. Elle ne possède ni ne maîtrise Dieu et sa révélation. Pour reprendre la formule :

« Nous ne sommes pas Dieu — et Dieu merci. »

Cette distinction permet de préserver la liberté et la souveraineté de Dieu : Dieu demeure celui qui prend l’initiative de se révéler et de parler ; l’être humain et l’Église sont ceux qui reçoivent, écoutent et témoignent.


La dogmatique comme discipline de l’Église

La dogmatique est cette discipline que l’Église se donne à elle-même et qui consiste à penser en vue du témoignage. Elle pose notamment deux questions :

De quoi sommes-nous appelés à témoigner ?

et :

Comment sommes-nous appelés à en témoigner ?

Nous avons à rendre compte de la Parole de Dieu à laquelle l’Écriture rend témoignage. Il faut donc penser en vue de rendre témoignage.

Cet effort de pensée est appelé par la nécessité même du témoignage : dès lors que l’Église parle de Dieu, elle doit chercher à comprendre ce qu’elle dit et ce dont elle témoigne. Selon Barth, l’anti-intellectualisme n’a donc pas sa place dans l’Église. Une attitude qui consisterait à dire :

« Croyez aveuglément, ne vous posez pas de questions »

est contraire à la tâche théologique de l’Église. La foi ne dispense pas de penser ; au contraire, la responsabilité du témoignage exige un travail de pensée.


La dogmatique est le contraire du « dogmatisme »

L’attitude qui préside à la dogmatique est, en elle-même, le contraire d’une attitude « dogmatique » au sens courant du terme :

« C’est comme ça et pas autrement. »

Il ne s’agit ni de répéter simplement ce qui a déjà été formulé, ni de reproduire mécaniquement ce qui se trouve dans les Écritures.

Il ne suffit donc pas de s’attacher à des formules. Si nous nous contentions de les répéter sans chercher à comprendre ce dont elles témoignent, nous ferions une œuvre de perroquet et non une œuvre de témoin.

Le témoin ne répète pas seulement : il cherche à rendre compte intelligiblement de ce dont il témoigne.


La dogmatique comme discipline critique

La dogmatique est donc une discipline critique.

Le terme « critique » ne signifie pas nécessairement s’opposer à quelque chose, le rejeter ou le condamner. Le mot est à rapprocher du grec κρίσις (krisis), qui signifie notamment « jugement », « décision » ou « discernement ». Chez Barth, la dogmatique constitue ainsi un examen de la doctrine et de la prédication de l’Église. Elle est une mise à l’examen.

Mettre quelque chose à l’examen ne signifie pas immédiatement le condamner ou l’acquitter. Il s’agit d’abord d’en vérifier le bien-fondé : ce que nous affirmons est-il conforme à ce dont nous prétendons témoigner ? La dogmatique est donc nécessairement aussi une autocritique. Nous ne sommes pas là simplement pour dire ce que nous pensons de Dieu. Ce que nous pensons personnellement de Dieu n’est pas, en soi, le centre de la démarche dogmatique.

Le but n’est pas :

« Voilà ce que je pense de Dieu. »

mais plutôt :

« Comment rendre compte, par la pensée, de ce que la Parole de Dieu donne à penser ? »

La dogmatique exclut donc l’idée de « se regarder le nombril ». Son objet n’est pas notre propre religiosité, mais ce que la révélation de Dieu en Jésus-Christ donne à penser.


Une critique qui s’applique aussi à sa propre tradition

Cette démarche peut évidemment conduire à remettre en question certaines formulations doctrinales reçues. Barth lui-même en fournit un exemple. Il s’inscrit profondément dans la tradition réformée et manifeste une grande admiration pour Calvin sur de nombreux points. Pourtant, il considère que la doctrine classique de la prédestination doit être profondément corrigée.

Barth ne rejette pas simplement l’idée d’élection ; il la reconfigure autour de Jésus-Christ. Pour lui, Jésus-Christ est lui-même à la fois le Dieu qui élit et l’homme élu. Il refuse ainsi de faire de la prédestination un décret abstrait par lequel Dieu aurait, de toute éternité, choisi certains individus pour le salut et d’autres pour la perdition.

Barth applique donc à sa propre tradition le principe critique qu’il défend.

Le témoignage rendu par l’Église n’est pas infaillible : il demeure susceptible d’erreurs. La mise à l’examen est donc indispensable, quelles que soient l’ancienneté ou l’autorité des doctrines qui nous ont précédés. Une doctrine héritée n’est pas vraie simplement parce qu’elle est ancienne ou parce qu’un grand théologien l’a formulée. Elle doit continuellement être confrontée à ce dont l’Église prétend témoigner.


Écriture et Parole de Dieu chez Barth

La Bible est le document du témoignage apostolique et prophétique qui nous donne accès à la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Il faut cependant être précis : chez Barth, la Bible n’est pas simplement un texte humain que l’on identifierait immédiatement et sans distinction à Dieu lui-même. Barth distingue plusieurs réalités :

1. La Parole révélée : Jésus-Christ : La révélation de Dieu trouve son centre et son accomplissement dans la personne de Jésus-Christ.

2. La Parole écrite : l’Écriture : La Bible est le témoignage prophétique et apostolique rendu à cette révélation.

3. La Parole proclamée : la prédication de l’Église : L’Église reçoit ce témoignage et le proclame à son tour.

Ces trois formes sont liées, mais elles ne doivent pas être simplement confondues. Selon Barth, l’Écriture est Parole de Dieu dans un sens dynamique et événementiel : elle devient effectivement pour nous Parole de Dieu lorsque Dieu se sert de ce témoignage humain pour se faire entendre lui-même.

Autrement dit, la Bible ne devient pas Parole de Dieu parce que le lecteur décide de lui attribuer ce statut. C’est Dieu qui, librement, parle à travers elle. Lorsque cela advient, l’Écriture n’est plus simplement un document du passé : elle devient le lieu d’un événement dans lequel la Parole de Dieu nous atteint ici et maintenant.

La distinction fondamentale demeure donc : Jésus-Christ est la révélation de Dieu ; l’Écriture en rend témoignage ; l’Église reçoit ce témoignage et le proclame. La tâche de la dogmatique consiste alors à examiner continuellement si la parole de l’Église rend effectivement compte de cette Parole de Dieu dont Jésus-Christ est le centre.

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