Dans le livre de l’Apocalypse, les 144 000 apparaissent principalement dans deux passages : Apocalypse 7:4-8 et Apocalypse 14:1-5. En dehors de ces deux passages, il n’en est question nulle part ailleurs.
C’est déjà étonnant quand on sait que l’Apocalypse — ou Révélation — est l’un des livres les plus difficiles à comprendre du Nouveau Testament. Construire toute une doctrine sur deux passages aussi symboliques est donc, à notre avis, fragile et problématique.
Que disent alors les Témoins de Jéhovah au sujet de ce nombre de 144 000 ? Quelle interprétation en font-ils ? Et surtout : cette interprétation est-elle en accord avec le contexte dans lequel l’auteur écrit, et avec ce que disent réellement les textes ?
L’article de jw.org affirme ceci :
La Bible indique que 144 000 personnes seront ressuscitées pour la vie céleste (Révélation 7:4). [...] On lit en Révélation 7:4 : « Le nombre de ceux qui ont été scellés (ou ceux dont l’espérance de vivre au ciel a été confirmée) : 144 000. » Selon le contexte immédiat de ce verset, un second groupe est mis en contraste : « une grande foule que personne ne pouvait compter ». Cette « grande foule » reçoit aussi le salut de Dieu (Révélation 7:9, 10). Si le nombre 144 000 était symbolique et faisait référence à un groupe non dénombré, alors il n’y aurait plus de contraste entre les deux groupes.
Abordons donc la question méthodiquement.
L’article cite d’abord les propos du professeur Robert L. Thomas, qui écrit au sujet des 144 000 mentionnés en Révélation 7:4 :
« Il s’agit d’un nombre précis par contraste avec le nombre indéfini de Révélation 7:9. Si on le prend au sens symbolique, aucun nombre de ce livre ne peut être pris au sens littéral. » — Robert L. Thomas, Revelation 1-7 : An Exegetical Commentary, page 474.
En soi, c’est le même argument que précédemment, simplement formulé autrement, cette fois par un professeur et exégète du Nouveau Testament. L’article fait donc ici ce qu’on appelle communément un argument d'autorité : il cite un spécialiste pour renforcer sa position.
Mais justement, arrêtons-nous sur cette déclaration de Robert L. Thomas, et sur ce que l’article de jw.org ne précise pas, sûrement consciemment.
1. Problème herméneutique : une lecture littérale sélective
D’abord, précisons une chose : nous ne contestons pas les qualifications de Robert L. Thomas. Ce n’est pas le sujet.
Cependant, Robert L. Thomas écrit depuis un cadre évangélique conservateur, prémillénariste, dispensationaliste et futuriste. Bon, ça fait beaucoup de gros mots d’un coup. Mais pour faire simple, cela signifie que l’auteur lit l’Apocalypse comme une prophétie encore largement future, avec une distinction forte entre Israël et l’Église.
Dans sa perspective, les promesses faites à Israël dans l’Ancien Testament restent d’actualité et doivent encore se réaliser dans l’avenir. Ce point est très important pour comprendre sa lecture des 144 000.
La lecture de Robert L. Thomas est donc cohérente sur le plan herméneutique (la science de l'interprétation des textes), contrairement à celle des Témoins de Jéhovah. Pourquoi ?
Parce qu’à la différence de l’organisation, Robert L. Thomas comprend les 144 000 comme des Juifs ou des Israélites, littéralement parlant. Et oui, c’est là toute la différence. Les Témoins de Jéhovah font une lecture sélective qui peine à justifier ses critères de différenciation
Si les 144 000 sont à prendre littéralement, alors il faut aussi se demander : faut-il comprendre littéralement qu’ils viennent des tribus d’Israël ? Faut-il comprendre littéralement qu’ils sont répartis à raison de 12 000 par tribu ? Faut-il aussi comprendre littéralement, en Apocalypse 14, qu’ils sont vierges et ne se sont pas souillés avec des femmes ?
Si non, pourquoi le nombre serait-il littéral, mais pas les autres éléments du passage ?
C’est ici que le raisonnement de l’article devient fragile. Le choix que fait l'organisation est sélectif, elle prend littéralement le chiffre 144 000, mais elle interprète symboliquement les tribus d’Israël, le sceau sur le front, le fait qu'ils soient présentés comme vierges d’Apocalypse 14 et d’autres éléments du passage.
Sur quelle base interprétative solide peut-on dire : “ceci est littéral, mais cela ne l’est pas” ?
C’est précisément là que la lecture proposée par jw.org devient arbitraire.
Pour Robert L. Thomas, cité dans l'article, les 144 000 sont littéraux, mais pour lui également ces derniers sont uniquement issus des tribus d'Israël à proprement parler et vierges (comme c'est le cas d'ailleurs dans les courants évangéliques dispensationalistes, où Israël joue un rôle clé dans le déclenchement de la fin des temps). En aucun cas il ne défend les doctrines des Témoins de Jéhovah.
Autrement dit, citer Robert L. Thomas peut être utile pour montrer qu’un exégète défend une lecture littérale du nombre 144 000. Mais cela ne prouve absolument pas que la doctrine des Témoins de Jéhovah soit juste.
À l'instar des Témoins de Jéhovah, Robert L. Thomas nous pensons que leurs lectures est motivée sur le plan confessionnel.
Ici, à Periagoge, nous rejetons cette lecture et préférons nous tourner vers une lecture que nous pensons être plus en phase avec la visée éditoriale de l'auteur de l'Apocalypse.
La solution à laquelle nous adhérons et qui nous semble cohérente avec l'ensemble du livre est de dire que les 144 000 sont un nombre symbolique représentant la totalité du peuple de Dieu structuré, à l'image de l'Israël antique, renvoyant au livre des Nombres chap. 1. Pourquoi dit-on cela ?
2. Le chiffre 144 000 : une construction symbolique
D'abord, intéressons-nous à la structure du nombre, dont la portée symbolique est évidente. Ce nombre est construit comme suit :
12 x 12 x 1000 = 144 000.
Déjà, le 12 est le chiffre de la totalité du peuple, et renvoie ici aux 12 tribus d'Israël (ancienne Alliance) et aux 12 apôtres (nouvelle Alliance), le 1000 exprime la totalité et ce qui est difficile à dénombrer.
On peut donc dire simplement, que ce nombre représente simplement la totalité du Peuple de Dieu purifié et victorieux (voir le chap. 14). Ils ont été épargnés par Dieu malgré les épreuves, ils représentent ainsi l'ensemble des croyants appelés à suivre du Christ jusqu'au bout.
Par exemple on constate que les tribus d'Israël ont été remaniées, pourquoi ? Il s'agit d'une construction théologique, pour renforcer l'idée d'un Israël spirituel et purifié exempt de toute forme d'idolâtrie (absence de Dan, Joseph apparaît et Lévi est inclus).
Il existe aussi une autre explication du chiffre, proposée par l’historien Thierry Murcia. Elle est assez originale, mais elle ne change pas la portée globale du passage et n’est pas incompatible avec la lecture précédente.
Selon cette hypothèse, 144 000 équivaut à 360 × 400. Le nombre 360 peut évoquer une “année prophétique”, notamment en lien avec les 1 260 jours, soit trois ans et demi. Le nombre 400 correspondrait à la valeur gématrique de la lettre Tâw, qui peut évoquer un signe ou un sceau. Le parallèle avec Ézéchiel 9 est alors intéressant, puisque dans ce texte un signe est placé sur le front de ceux qui appartiennent à Dieu.
Cette hypothèse reste secondaire, mais elle a le mérite de rappeler une chose importante, c'est que le nombre 144 000 n’est pas un nombre neutre. Il est extrêmement chargé symboliquement.
Mais tu pourrais alors répondre : pourquoi parle-t-on de deux groupes différents dans ce chapitre ? Comment comprendre la place des 144 000 par rapport à la grande foule ? Pour répondre, il faut replacer Apocalypse 7 dans son contexte.
3. Mise en contexte du livre de l'Apocalypse
Faisons maintenant un peu d'exégèse pratique, tout en restant simple (si tu ne sais pas encore ce qu'est l'exégèse, je te renvoie à l'article que nous avons écrit ici). D'abord qui écrit ? L’auteur se présente au chapitre 1 comme étant Jean, serviteur du Christ :
'Ce livre contient les réalités cachées que Jésus-Christ a fait connaître clairement. Dieu lui a fait connaître ces réalités, pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt. Le Christ les a fait comprendre à son serviteur Jean en lui envoyant son ange. ' – Apocalypse 1:1, Parole de Vie, 2017.
L'hypothèse majoritaire parmi les historiens situe la rédaction de l’Apocalypse autour de 95-96 de notre ère, vers la fin du règne de l’empereur Domitien (même si une datation plus haute — sous le règne de Néron, vers 64-68 — est parfois évoquée). Ce renseignement nous est donné par un auteur chrétien de la fin du IIe siècle, Irénée de Lyon, qui affirme que la vision de l’Apocalypse a été vue “presque de notre temps, vers la fin du règne de Domitien” (Contre les hérésies, V, 30, 3).
Ce témoignage est également repris par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique III, 18, où il rapporte la tradition selon laquelle Jean aurait été exilé sur l’île de Patmos sous Domitien.
À cette époque on ne parle pas nécessairement d'une grande persécution générale et systématique contre tous les chrétiens de l’Empire à cette époque. La situation est plus complexe. En revanche, l’Apocalypse reflète clairement un contexte de tension, de pression religieuse, de conflit avec l’idéologie impériale et de résistance chrétienne.
Ce qu'il faut noter, c'est que l'auteur écrit à sept Églises situées en Asie Mineure : Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. Il s'adresse à eux car ces chrétiens font fassent à diverses difficultés. L'empereur Domitien est notamment connu pour avoir renforcé le culte impérial, tombé en désuétude sous Vespasien.
Les villes d’Asie Mineure étaient fortement marquées par le culte impérial. Rendre hommage à l’empereur était souvent perçu comme un acte civique de loyauté envers l’Empire. Refuser de participer à ces pratiques pouvait rendre les chrétiens suspects : on pouvait les accuser d’être des fauteurs de trouble, de manquer de patriotisme, voire d’être “athées” parce qu’ils refusaient d’honorer les dieux de la cité et de Rome.
Dans un tel contexte, un chrétien fidèle au Christ pouvait subir des représailles concrètes : exclusion sociale, difficultés économiques, pression familiale, marginalisation, voire violence.
C’est donc un vrai défi pour ces croyants d’Asie Mineure : rester fidèles au Christ dans un environnement dominé par l’idéologie politique et religieuse de l’Empire.
Cette mise en contexte nous aide à comprendre les enjeux du livre. L’Apocalypse ne nous est pas directement adressée à nous, lecteurs du XXIe siècle, comme si elle avait été écrite d’abord pour répondre à nos débats doctrinaux modernes. Elle s’adresse d’abord à des chrétiens du Ier siècle vivant dans un environnement souvent hostile à leur foi.
Et cela va nous aider à comprendre le chapitre 7, sa structure littéraire et son but théologique.
3. La théologie du chapitre 7 de l'Apocalypse
Pour bien comprendre ce chapitre, il faut comprendre dans quelle partie il s'insère dans le reste du livre. En fait le chapitre 7 est assez particulier parce qu'il s'insère en plein milieu d'une série de jugements, entre le sixième et le septième sceaux (Ap 6–8). En Apocalypse 6, l’Agneau ouvre les six premiers sceaux. Ces sceaux déclenchent des visions de guerre, de famine, de mort, de bouleversements cosmiques et de jugement. C'est justement ça l'idée centrale du chapitre 6, qui pose une question à la toute fin qui semble des plus essentielles :
« Le grand jour de leur colère est venu, et qui peut subsister ?» (6,17)
On comprend donc assez facilement que le chapitre 7 répond précisément à cette question. Il interrompt un court instant les jugements survenus jusque là pour révéler autre chose, qui n'avait pas été abordé jusqu'ici dans le livre : comment identifier et de quoi dépend la protection du peuple de Dieu.
Le lecteur est donc amené à se demander à la fin du chapitre 6 : mais qu'advient-il à ceux qui reste fidèle à Dieu parfois jusqu'à la mort ? Sont-ils épargnés par cette série de jugements ? Et comment tenir face au chaos et à l'effondrement du monde dans lequel on vit ?
Le coeur du message central du chapitre est donc avant tout théologique, il donne une assurance :
Dieu connaît les siens, ceux qui lui restent fidèles, et même au cœur des jugements, il ne perd pas le contrôle, il a la maîtrise des événements.
C'est d'ailleurs ce par quoi commence le verset 1 : Jean voit quatre anges qui retiennent les “quatre vents” de la terre. Le but ici est d'affirmer ensuite que ces forces destructrices sont maitrisées, Dieu impose une limite au chaos et à la violence, il en demeure aux commandes. Pourquoi ?
Un autre ange répond : il faut d’abord “sceller” les serviteurs de Dieu sur le front. Cette image se retrouve dans l'Ancien Testament, et fait écho directement au livre d'Ézéchiel chapitre 9 où dans cette vision, avant la destruction de Jérusalem, certains sont marqués sur le front comme appartenant à Dieu.
« Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » — Apocalypse 7:3.
L'idée ici n’est pas de dire “ils ne souffriront jamais”, mais “ils sont identifiés comme appartenant à Dieu, et leur destin final est garanti”. Dans l’Apocalypse, on sait que certains croyants meurent (en martyrs notamment au chapitre 6:9-11) ou encore Antipas qui est mis à mort à Pergame (2:13).
Aussi le sceau s’oppose à la marque de la Bête. Plus loin, en Apocalypse 13, ceux qui adorent la Bête reçoivent une marque sur la main droite ou sur le front. Le contraste est évident : soit on appartient à Dieu et à l’Agneau, soit on appartient à la Bête. Le front sert ici à symboliser l’identité, la loyauté, l’allégeance à un individu ou à un système.
Pour les communautés chrétiennes d’Asie Mineure, le message est donc puissant : Rome prétend contrôler la terre, imposer ses cultes, définir qui peut acheter, vendre, vivre ou mourir. Mais l’Apocalypse répond autre chose de rassurant : le salut appartient à Dieu et à l’Agneau, pas à César, pas à la Bête, pas à Babylone la Grande.
4. La structure littéraire d'Apocalypse chapitre 7
Que nous dit maintenant la structure de ce chapitre et pourquoi c'est important ? Après avoir examiné la question à laquelle ce chapitre répond, voyons comment il procède exactement. Apocalypse 7 se divise en deux grandes visions :
La première va des versets 1 à 8.
La deuxième vision va des versets 9 à 17.
D'abord pour bien comprendre comment est organisé ce passage examinons un exemple similaire, qui se trouve au chapitre 5. Nous nous appuierons pour cela sur l’Introduction au Nouveau Testament dirigée par Daniel Marguerat et sur l’Oxford Bible Commentary dirigé par John Barton et John Muddiman. Au verset 5, dans ce passage, l’auteur entend d’abord parler du « lion de Juda », figure royale, messianique et conquérante :
''Mais l'un des anciens me dit : Ne pleure pas ; le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a été vainqueur : il peut ouvrir le livre et ses sept sceaux ! ' — Apocalypse 5:5, Nouvelle Bible Segond.
Puis regarde ce qu'il se passe ensuite au verset 6, il voit un agneau immolé :
' Alors je vis, au milieu du trône et des quatre êtres vivants et au milieu des anciens, un agneau debout, qui semblait immolé. Il avait sept cornes et sept yeux, qui sont les sept esprits de Dieu envoyés par toute la terre. ' — Apocalypse 5:6, Nouvelle Bible Segond.
Si l’on n’y prête pas attention, on peut passer à côté de ce détail, qui n'en est pas un. Pourtant, il est capital.
En fait dans ce chapitre 5 Jean reçoit d’abord une information auditive (il entend quelque chose), puis une information visuelle (il voit quelque chose). Or ce qu’il voit ne correspond pas exactement à ce qu’il a entendu. L'idée ici c'est que la vision vient en fait interpréter, élargir ou transformer ce qui a été annoncé.
Regarde comme c'est puissant comme image !
Jean entend parler du « Lion de Juda » (image royale, puissante, messianique), qui impressionne finalement.
Mais lorsqu’il regarde, que voit-il ? Il voit un Agneau immolé. La vision corrige l’attente. Le Messie victorieux n’est pas juste un conquérant militaire, mais un crucifié exalté. L’image du lion est vraie, mais elle est redéfinie par celle de l’agneau.
Est-ce que tu commences à comprendre où je veux en venir ?
Dans le chapitre 7 c’est précisément le même procédé que dans le chapitre 5. Jean entend le nombre des 144 000, puis il voit une foule innombrable.
' Et j'entendis le nombre de ceux qui avaient été marqués du sceau : cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des Israélites : ' — Apocalypse 7:4
Puis, au verset 9:
' Après cela, je vis une grande foule, que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toutes tribus, de tous peuples et de toutes langues. Ils se tenaient devant le trône et devant l'agneau, vêtus de robes blanches, et des branches de palmiers à la main, ' — Apocalypse 7:9
Mais alors, qu’est-ce que cela nous indique sur les 144 000, et la grande foule ?
En fait, le contraste qui n'est malheureusement pas compris par les Témoins de Jéhovah sert justement de clé de lecture. Ce qu’il [Jean] voit dépasse ce qu’il a entendu. Le nombre structuré, les 144 000, devient une multitude universelle.
Autrement dit, la seconde image ne remplace pas la première ; elle en révèle le sens profond. Et à bien des égards, on peut penser que l’auteur utilise ce procédé pour éviter une lecture trop littérale ou trop étroite. Il oblige le lecteur à passer du symbole à sa portée théologique.
L'auteur cherche en quelque sorte à nous déplacer, à corriger notre vision : le Lion est en fait un Agneau ; le nombre limité est en fait une multitude universelle.
En Apocalypse 7:4, Jean entend le nombre des scellés : 144 000. En Apocalypse 7:9, il voit une foule innombrable.
Ce schéma « entendre / voir » est exactement le même procédé narratif qu’en Apocalypse 5:5-6 : le lion est entendu, mais l’agneau est vu. Beaucoup d’exégètes considèrent donc que les 144 000 et la grande foule désignent la même réalité sous deux angles différents :
les 144 000 représentent le peuple de Dieu structuré comme Israël symbolique ;
La grande foule représente ce même peuple vu dans sa dimension universelle.
C'est notamment la position de G. K. Beale, qui, dans son commentaire sur le texte grec de l'Apocalypse écrit que la grande foule et les 144 000 sont deux perspectives sur le même groupe, la seconde révélant la portée universelle de ce que la première décrivait sous une forme structurée.
Craig R. Koester défend une position similaire dans son commentaire Anchor Yale Bible, en soulignant que le schéma "entendre/voir" en Apocalypse 7 fonctionne exactement comme en Apocalypse 5, où le lion entendu devient l'agneau vu.
Il ne s’agirait donc pas de deux classes de croyants distinctes ayant deux espérances différentes, mais de deux perspectives sur une même réalité décrite de manière différente. C’est ici que la comparaison avec le chapitre 5 devient pertinente.
Conclusion
Au final, que veut faire comprendre Jean dans ce chapitre ?
Il ne cherche pas d’abord à répondre à la question : “Combien de personnes seront sauvées ?” mais “qui [sera capable de tenir] debout face au jugement ?”
Qui peut subsister ? La réponse est claire et elle est la même pour les 144 000 et pour la grande foule (parce que ce sont deux façons de décrire le même peuple), ceux qui appartiennent à Dieu, ceux qui sont scellés, ceux qui suivent l’Agneau, ceux qui restent fidèles malgré l’épreuve.
L’auteur affirme que Dieu connaît les siens. Il les scelle, c’est-à-dire qu’il les reconnaît comme lui appartenant. Ces fidèles forment un peuple à la fois complet et universel : enraciné dans l’imaginaire d’Israël, mais ouvert à toutes les nations.
Face à l’Empire romain qui prétend gouverner l’histoire, Jean affirme que Dieu connaît son peuple, que sa fidélité n’est pas vaine, et que l’issue finale n’est pas la domination de Rome, mais la présence de Dieu et la fin des larmes.
' ils n'auront plus faim, ils n'auront plus soif ; le soleil ne les frappera plus, ni aucune chaleur. Car l'agneau qui est au milieu du trône les fera paître et les conduira aux sources des eaux de la vie, et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux.' — Apocalypse 7:16-17
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur Apocalypse 7, mais ce sera l’occasion de les aborder dans un prochain article.
En attendant, nous répondrons la prochaine fois à une autre question importante : si les 144 000 et la grande foule sont en réalité une seule et même réalité, un même peuple décrit sous deux angles différents, alors qui va au ciel et qui va sur terre ? Qu’en disent vraiment les textes ? Et surtout : y a-t-il réellement deux espérances distinctes, comme le prétendent les Témoins de Jéhovah ?
En attendant, nous vous conseillons le visionnage de cette vidéo de 12 minutes, de la chaîne Bible Project, qui présente rapidement les 11 premiers chapitres du livre de l'Apocalypse :
Pour plus d'informations sur le sujet, consultez la réponse que donne ce site à la question La Bible divise-t-elle les chrétiens en deux classes ?
Bonne lecture !
Sources
Publications des Témoins de Jéhovah
Témoins de Jéhovah, « Qui va au ciel ? », rubrique « Questions bibliques », JW.ORG. Cet article affirme que 144 000 personnes seulement sont ressuscitées pour vivre au ciel.
Témoins de Jéhovah, « Questions des lecteurs », La Tour de Garde, 1er septembre 2004. Cet article cite Robert L. Thomas pour défendre le caractère littéral du nombre 144 000.
Témoins de Jéhovah, « Regardez ! Une grande foule ! », La Tour de Garde, édition d’étude, septembre 2019. L’article retrace l’évolution de l’interprétation de la grande foule dans l’histoire du mouvement.
Témoins de Jéhovah, « Grande foule », Étude perspicace des Écritures, vol. I.
Sources anciennes et bibliques
Nombres 1.
Ézéchiel 9:1-6.
Apocalypse 1:1-11 ; 2:13 ; 5:5-6 ; 6:9-17 ; 7:1-17 ; 13:11-18 ; 14:1-5 ; 21:12-14 ; 22:3-4.
Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 30, 3. Irénée constitue le principal témoignage ancien en faveur d’une datation de l’Apocalypse vers la fin du règne de Domitien.
Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 18-20.
Commentaires et études
Robert L. Thomas, Revelation 1–7: An Exegetical Commentary, Chicago, Moody Press, 1992, particulièrement p. 473-474.
Robert L. Thomas, Revelation 8–22: An Exegetical Commentary, Chicago, Moody Press, 1995, commentaire d’Apocalypse 14:1-5.
G. K. Beale, The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text, New International Greek Testament Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 1999, particulièrement p. 410-426. B
Craig R. Koester, Revelation: A New Translation with Introduction and Commentary, Anchor Yale Bible 38A, New Haven, Yale University Press, 2014, p. 419-424.
Richard Bauckham, « Revelation », dans John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 1287-1306, particulièrement p. 1294.
Élian Cuvillier, « L’Apocalypse de Jean », dans Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : son histoire, son écriture, sa théologie, Genève, Labor et Fides, 2001, p. 387-403, particulièrement p. 393.
David E. Aune, Revelation 6–16, Word Biblical Commentary 52B, Nashville, Thomas Nelson, 1998.
Pierre Prigent, L’Apocalypse de saint Jean, Commentaire du Nouveau Testament XIV, Genève, Labor et Fides, 2000.
Richard Bauckham, The Theology of the Book of Revelation, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
Adela Yarbro Collins, Crisis and Catharsis: The Power of the Apocalypse, Philadelphie, Westminster Press, 1984.
Leonard L. Thompson, The Book of Revelation: Apocalypse and Empire, New York, Oxford University Press, 1990.
Steven J. Friesen, Imperial Cults and the Apocalypse of John: Reading Revelation in the Ruins, New York, Oxford University Press, 2001.
Thierry Murcia, Marie appelée la Magdaléenne : entre traditions et histoire, Ier-VIIIe siècle, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2017, p. 240.
Thierry Murcia, « Qui sont les 144 000 marqués du sceau divin ? », Recherches historico-bibliques, 29 avril 2018.