Comment lire les premiers récits de la Genèse ?

Bible et exégèse · Romain ·

Comment lire les premiers récits de la Genèse sans les opposer inutilement aux sciences modernes ? Cet article propose quelques clés pour comprendre leur genre, leur contexte dans le Proche-Orient ancien et leur portée théologique.

La série d’articles qui va suivre aura pour but de traiter un certain nombre de questions que de nombreux chrétiens se posent sur l’interprétation des livres bibliques, et plus particulièrement sur les premiers récits contenus dans la Genèse. Évidemment, nous ne prétendons pas réinventer la roue : ce type de contenu existe déjà sous différentes formes et certaines publications abordent sûrement ces questions bien mieux et bien plus en détail que nous pourrions le faire sur le présent site. Notre objectif sera simplement de proposer quelques clés de lecture accessibles afin de comprendre comment ces textes peuvent être lus aujourd’hui. Ceci étant dit, rentrons dans le vif du sujet.

Quand on lit les premiers chapitres de la Bible, une question revient assez rapidement : est-ce que tout cela s’est vraiment passé comme c’est écrit ? Faut-il croire que le monde a été créé en six jours ? Qu’un serpent a parlé ? Qu’un seul couple humain est réellement à l’origine de toute l’humanité ? Une lecture strictement littérale de ces récits entre rapidement en difficulté avec ce que nous savons aujourd’hui grâce à la biologie, à l’archéologie, à la géologie ou encore à l’histoire. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il faille rejeter ces textes. Comme on dit souvent, évitons de jeter le bébé avec l'eau du bain, mais peut-être faut-il surtout commencer par changer notre manière de les regarder et nous demander quel type de récits nous sommes en train de lire.

Précisons également que nous ne ferons pas ici un cours de biologie. L’évolution du vivant et l’histoire très ancienne de la vie sur Terre font aujourd’hui l’objet d’un large consensus scientifique. Une autre série d’articles sera consacrée plus spécifiquement à la théorie synthétique de l’évolution, aux arguments qui lui sont opposés et aux conséquences éventuelles qu’elle peut avoir sur notre manière de penser la vie, l’être humain et Dieu. Pour le moment, intéressons-nous simplement à la question suivante : comment comprendre les premiers récits de la Genèse ?

1. La Bible n’est pas un manuel scientifique ni un journal historique

Une première chose doit être gardée à l’esprit : les auteurs bibliques ne cherchaient pas à écrire comme des scientifiques ou des historiens modernes. Ils vivaient dans un monde très différent du nôtre et utilisaient les connaissances, les représentations et les catégories de leur époque. Lire la Genèse comme si son auteur cherchait à nous expliquer scientifiquement comment l’Univers, la Terre ou les différentes espèces animales sont apparus revient donc probablement à lui poser des questions qu’il ne se posait tout simplement pas.

Les premiers chapitres de la Genèse s’intéressent surtout à des questions beaucoup plus fondamentales et profondes : d’où vient le monde ? Quelle est la place de l’être humain ? Pourquoi existe-t-il du mal, de la souffrance et de la mort ? Pourquoi les humains se font-ils violence ? Quelle est leur relation avec Dieu ? Les arbres, le jardin, le serpent, le fratricide de Caïn, le Déluge ou encore la tour de Babel servent à mettre en scène ces grandes questions humaines. Leur fonction n’est donc pas nécessairement de nous transmettre une chronologie précise des débuts de l’humanité, comme pourrait le faire un reportage sur Arte, mais de donner du sens au monde tel que les auteurs le connaissaient.

2. Pourquoi parler de « mythes » ?

C’est ici qu’intervient un mot qui peut rapidement faire peur : celui de mythe. Dans notre langage courant, un mythe désigne souvent quelque chose de faux ou une histoire inventée ou fictive. Mais ce n’est pas le sens que le terme possède lorsqu’il est employé en histoire des religions. Un mythe est avant tout un récit ancien qui cherche à expliquer le monde, les origines et la condition humaine au moyen d’images, de personnages et d’une narration.

Pourquoi l’être humain meurt-il ? Pourquoi le travail est-il difficile ? Pourquoi l’homme et la femme vivent-ils ensemble ? Pourquoi existe-t-il plusieurs peuples et plusieurs langues ? Pourquoi les êtres humains sont-ils capables de violence ? À une époque où ces réalités ne pouvaient évidemment pas être expliquées avec nos connaissances scientifiques modernes, les récits des origines donnaient des réponses en racontant des histoires porteuses de sens.

Plusieurs récits de Genèse 1–11 ont ainsi une fonction que l’on appelle étiologique. Cela signifie qu’ils cherchent à expliquer pourquoi une réalité connue existe ou fonctionne de cette manière. Genèse 2–3 explique par exemple la pénibilité du travail, la mortalité humaine, certains aspects de la relation entre l’homme et la femme ou encore l’hostilité entre l’être humain et le serpent. Le récit du Déluge donne une signification à l’arc-en-ciel et celui de Babel explique la diversité des langues et la dispersion des peuples.

Parler de « mythe » ne revient donc pas à dire que ces textes sont inutiles ou mensongers. Ce serait passer à côté de leur véritable portée. Cela revient simplement à reconnaître qu’ils transmettent leur message autrement que comme un manuel de science ou qu’un compte rendu historique moderne. Le récit peut utiliser des symboles et des images communes pour exprimer quelque chose de profondément vrai sur Dieu, l’être humain et le monde.

3. Deux récits de création différents

Cette manière de lire apparaît déjà lorsque l’on compare les deux premiers chapitres de la Genèse. Nous avons en réalité deux présentations différentes de la création. Dans Genèse 1, Dieu est appelé Elohim. Tout est organisé selon une succession de jours et selon une structure extrêmement régulière : Dieu parle, quelque chose apparaît, Dieu constate que cela est bon, puis viennent le soir et le matin. Le récit avance ainsi jusqu’au septième jour, qui marque l’achèvement de la création.

Le chiffre sept n’est d’ailleurs probablement pas choisi au hasard. Il possède une valeur importante dans la culture biblique et peut exprimer l’idée de complétude et d’achèvement. La structure du récit donne ainsi à Genèse 1 un rythme presque liturgique. Le but n’est pas nécessairement de nous fournir une chronologie scientifique de la création, mais de présenter un monde parfaitement ordonné par Dieu et aboutissant au repos du septième jour.

Dans ce premier récit, l’homme et la femme apparaissent ensemble au terme de l’œuvre créatrice : tous les deux sont créés à l’image de Dieu. Genèse 2 raconte pourtant les choses autrement. Dieu y est appelé YHWH Elohim, l’homme est formé à partir de la poussière du sol, placé dans un jardin, puis les animaux sont présentés devant lui avant que la femme ne soit finalement tirée de son côté. L’accent n’est plus exactement le même : le récit insiste davantage sur les relations entre l’être humain, Dieu, la terre, les animaux et l’autre sexe.

Ces différences entre les deux récits ne sont pas nécessairement des « erreurs » qu’il faudrait absolument essayer de faire disparaître. Elles peuvent aussi nous renseigner sur la manière dont la Genèse s’est constituée. Comme beaucoup de textes anciens, elle est probablement le résultat d’un long processus de transmission et de rédaction, dans lequel différentes traditions, parfois d’abord transmises oralement, ont été reprises et réunies ou rassemblées. Les chercheurs discutent encore de la manière précise dont ce processus s’est déroulé, mais ces différences montrent au minimum que nous ne sommes pas face à un récit moderne écrit d’un seul trait.

4. La Genèse et les récits du Proche-Orient ancien

Il faut également se rappeler que la Bible n’est pas apparue dans un vide culturel. Elle est même dépendante du récipient culturel dans lequel elle à vu le jour. Les Babyloniens, les Sumériens, les Égyptiens et d’autres peuples du Proche-Orient ancien possédaient eux aussi des récits concernant la création, les origines de l’humanité ou de grandes catastrophes comme le Déluge. Certains de ces récits étaient déjà très anciens lorsque les textes bibliques ont pris leur forme actuelle.

L’Enūma Eliš, par exemple, raconte lui aussi la formation du monde, mais dans un cadre très différent. La création y est liée à un combat entre les dieux : Marduk terrasse Tiamat avant d’utiliser son corps pour organiser le cosmos. Dans Genèse 1, aucune lutte de ce type n’est nécessaire. Dieu n’affronte personne, en fait il parle et les choses existent. Là où certains mythes du Proche-Orient mettent en scène plusieurs divinités en conflit, la Genèse présente un Dieu unique et souverain qui ordonne le monde par sa parole.

On retrouve également des parallèles beaucoup plus évidents autour du Déluge dans des textes comme l’Atrahasis ou l’Épopée de Gilgamesh. Cela ne signifie pas que les auteurs bibliques se sont contentés de copier les récits des peuples voisins. Il est plus pertinent de comprendre qu’ils évoluaient dans le même univers culturel et pouvaient reprendre certaines traditions connues pour les réinterpréter à partir de leur propre conception de Dieu.

La Genèse dialogue donc avec son environnement. Elle reprend parfois des questions, des images ou des motifs déjà présents ailleurs, mais elle leur donne une autre signification. C’est précisément ce qui rend la comparaison avec les textes du Proche-Orient ancien particulièrement intéressante puisqu'elle nous permet de voir à la fois ce que la Bible partage avec les cultures qui l’entourent et ce qu’elle affirme de spécifique et de fondamentalement originale pour l'époque.

5. Et l’inspiration de la Bible dans tout cela ?

Une question se pose alors naturellement pour le chrétien : si les auteurs bibliques utilisent les représentations du monde de leur époque, cela signifie-t-il que la Bible n’est plus inspirée ? Pas nécessairement. Tout dépend de ce que nous entendons par inspiration.

L’idée d’accommodation peut ici être intéressante. Dieu, lorsqu’il communique avec les êtres humains, s’adresse nécessairement à eux dans un langage et avec des catégories qu’ils peuvent comprendre. Nous retrouvons déjà quelque chose de comparable dans certaines questions morales. Jésus lui-même explique que certaines dispositions concernant le divorce ont été permises par Moïse « à cause de la dureté de votre cœur » (Matthieu 19:8). De la même manière, la Bible peut réglementer l’esclavage sans que cela signifie nécessairement que l’esclavage corresponde à l’idéal moral de Dieu.

Si l’on accepte que la révélation puisse tenir compte des limites sociales et morales d’une époque, pourquoi serait-il impossible qu’elle tienne également compte des représentations du monde et connaissances historiques disponibles à ce moment-là ? Dieu aurait parfaitement pu communiquer son message à travers la manière dont les anciens Israélites comprenaient le monde, sans avoir besoin de leur révéler plusieurs millénaires à l’avance la génétique, l’évolution ou la cosmologie moderne.

Cela ne retire pas nécessairement leur valeur aux textes. Cela oblige simplement à distinguer le message théologique qu’ils cherchent à transmettre des représentations anciennes qu’ils utilisent pour le faire.

6. Comment lire alors les premiers chapitres de la Genèse ?

Il faut probablement éviter deux extrêmes. Le premier consiste à vouloir lire les premiers chapitres de la Genèse comme un manuel scientifique caché et à essayer de faire correspondre chaque jour, chaque détail ou chaque personnage aux connaissances modernes : ce qu'on appelle communément le concordisme1 scientifique. Le second serait de considérer que, puisque ces récits ne doivent pas nécessairement être lus littéralement, ils n’ont plus rien à nous apprendre.

Lire ces textes dans leur contexte signifie au contraire essayer d’abord de comprendre ce qu’ils voulaient dire à l’intérieur de leur propre monde. Pourquoi raconter la création en sept jours ? Pourquoi placer un arbre au milieu du jardin ? Quel rôle joue le serpent ? Pourquoi Caïn tue-t-il son frère ? Pourquoi toute l’humanité finit-elle réunie autour d’une tour à Babel ? Ce sont ces questions qui permettent d’entrer dans le texte.

La question n’est donc pas toujours simplement : « Est-ce que cela s’est réellement passé exactement comme c’est écrit ? » Il faut également se demander : « Pourquoi le récit raconte-t-il les choses de cette manière et qu’est-il en train de chercher à expliquer ? »

Conclusion

Les premiers chapitres de la Genèse appartiennent à un monde très différent du nôtre. Ils utilisent des récits, des symboles et des représentations propres au Proche-Orient ancien pour réfléchir aux grandes questions concernant Dieu, le monde et l’être humain. Les qualifier de récits mythiques ou étiologiques ne revient pas à dire qu’ils sont simplement faux. Cela signifie qu’ils ne cherchent probablement pas à fonctionner comme des comptes rendus scientifiques ou historiques modernes.

Genèse 1 et Genèse 2 présentent déjà deux manières différentes de raconter la création. Ces différences, comme les nombreux parallèles avec les traditions du Proche-Orient ancien, nous invitent à replacer ces textes dans leur contexte avant de leur demander de répondre à nos propres questions modernes.

C’est cette approche que nous conserverons dans les prochains articles. Nous reviendrons plus précisément sur les deux récits de création, Adam et Ève, le serpent, Caïn et Abel, le Déluge ou encore la tour de Babel, avant de nous intéresser plus directement à ce que les sciences modernes peuvent nous apprendre sur les origines de l’humanité.

Peut-être que le véritable problème ne vient donc pas toujours de ce que dit la Genèse, mais parfois de ce que nous lui demandons de dire.

Sources

  • John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford University Press, 2001, notamment R. N. Whybray, « Genesis », p. 38-67.

  • Claus Westermann, Genesis 1–11: A Commentary, Augsburg Publishing House, 1984.

  • Jean-Louis Ska, Introduction à la lecture du Pentateuque : clés pour l’interprétation des cinq premiers livres de la Bible, Lessius, 2000.

  • Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (dir.), Introduction à l’Ancien Testament, Labor et Fides.

  • John H. Walton, The Lost World of Genesis One: Ancient Cosmology and the Origins Debate, IVP Academic, 2009.

Genèse, Proche-Orient Ancien, Mythologie, Exégèse, Théologie, Critique textuelle, Création