Dans le premier article, nous avons vu que les 144 000 et la grande foule représentent une seule et même réalité, vue sous deux angles différents. Dans le second article, nous avons ensuite examiné la question du naos (sanctuaire), du contraste entre la marque de la bête et le nom de l'Agneau, ainsi que la portée du mot "prémices". À chaque fois, le constat était le même : le texte ne distingue à aucun moment deux groupes de croyants ayant deux espérances différentes.
Mais peut-être te dis-tu, en tant que Témoin de Jéhovah : "D'accord pour Apocalypse 7 et 14. Mais il existe d'autres passages, ailleurs dans le Nouveau Testament, qui semblent clairement parler d'une espérance céleste réservée à certains chrétiens." C'est une objection légitime, et elle mérite une réponse sérieuse et de prendre le temps d'examiner les passages en question qui peuvent poser problèmes.
C'est justement l'objet de cet article : reprendre un par un les versets les plus souvent cités pour défendre l'idée de deux espérances distinctes, et regarder ce qu'ils disent vraiment, dans leur contexte. Nous laisserons pour le moment de côté Luc 12:32 et Jean 10:16, qui méritent un traitement à part et feront l'objet d'un prochain article.
Une précision avant de commencer.
On peut toujours construire une doctrine en reliant des versets entre eux. C'est même assez facile à faire : on prend un mot ici, une expression là, et on les assemble pour former un système cohérent en apparence. Mais la vraie question n'est pas : "peut-on relier ces textes pour construire une doctrine des deux espérances ?" On peut toujours le faire. La vraie question est : "est-ce que ces textes, lus dans leur contexte, enseignent réellement cette distinction ?"
Et c'est précisément ce que nous allons vérifier, texte par texte.
1. Hébreux 3:1 — un appel céleste pour qui ?
Commençons par un texte souvent cité dans ce débat :
' Aussi, frères saints qui avez part à un appel céleste, considérez Jésus, celui que nous reconnaissons publiquement comme apôtre et grand prêtre. ' — Hébreux 3:1
Le texte parle de "frères saints, participants à l'appel céleste". D'abord, il ne dit jamais : "certains chrétiens ont un appel céleste, et d'autres un appel terrestre." Cette distinction n'existe pas dans le passage. Elle est ajoutée par le lecteur, pas affirmée par le texte.
Pour comprendre ce que "céleste" signifie ici, il faut revenir au projet de toute l'épître. L'auteur écrit à une communauté tentée par le découragement, par la lassitude, peut-être même par un retour en arrière vers une forme de sécurité religieuse plus familière, liée au judaïsme, au Temple, aux sacrifices anciens.
Pour les en dissuader, il déploie toute une argumentation sur le fait que Christ est supérieur aux anges (Hébreux 1–2). Il est supérieur à Moïse (Hébreux 3). Il est le grand prêtre supérieur au sacerdoce lévitique (Hébreux 4–10). Il est médiateur d’une alliance meilleure (Hébreux 8:6). Il est entré dans le sanctuaire céleste, non avec le sang d’animaux, mais avec son propre sang (Hébreux 9:11-12, 24).
Toute l'épître repose sur ce contraste ou cette opposition entre les réalités anciennes, terrestres, provisoires, et la réalité définitive inaugurée par le Christ.
Dans ce cadre, "céleste" ne décrit pas la destination finale pour les croyants. Le mot qualifie l'origine et la qualité de l'appel : c'est un appel qui vient de Dieu, orienté dès maintenant vers les réalités définitives inaugurées par le Christ.
D'ailleurs, l'auteur s'adresse toujours à un seul groupe de croyants. Tous ont part au Christ, tous sont exhortés à persévérer, tous sont appelés à entrer dans le repos de Dieu (Hébreux 4:1, 9-11). C'est aussi là toute l'utilité de cette épître pour nous aujourd'hui.
Pour l'auteur il y a un seul peuple, avec un seul appel, qui sera pleinement révélé à la venue du Christ, et cet appel nous vient du ciel. Les premiers lecteurs, marqués par le judaïsme, voyaient dans l'appel céleste une invitation divine à participer à la réalité du Royaume de Dieu, en vivant dès maintenant dans la fidélité et attendant la cité à venir (Hébreux 13:14) que Dieu apportera.
Autrement dit, l’appel est céleste parce qu’il vient de Dieu et parce qu’il introduit les croyants dans la réalité nouvelle inaugurée par Christ.
Cette idée est par ailleurs confirmée par Hébreux 11. En parlant d’Abraham, Isaac et Jacob, l’auteur explique qu’ils vivaient comme des étrangers sur la terre et qu’ils attendaient « la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l’architecte et le constructeur » (Hébreux 11:10). Plus loin, il ajoute qu’ils aspiraient à « une meilleure patrie, c’est-à-dire une patrie céleste » (Hébreux 11:16).
Ces expressions sont particulièrement intéressantes. Même les Témoins de Jéhovah reconnaissent généralement qu’Abraham n’espérait pas aller vivre au ciel. Pourtant, Hébreux dit bien qu’il recherchait une « patrie céleste » et une cité préparée par Dieu.
Cela montre que, dans l’épître, le qualificatif « céleste » ne désigne pas automatiquement un lieu où les croyants iraient vivre après leur mort. La cité est dite céleste parce qu’elle vient de Dieu. D’ailleurs, à la fin de la Bible, la Nouvelle Jérusalem est décrite comme descendant du ciel d’auprès de Dieu (Apocalypse 21:2), et non comme un lieu où les humains montent pour s’y installer.
Richard Bauckham résume très bien cette idée lorsqu'il écrit que la Nouvelle Jérusalem "joint véritablement le ciel à la terre" (The Theology of the Book of Revelation, p. 133). Cette phrase est importante, parce qu'elle permet de sortir d'un faux dilemme qu'impose l'organisation: soit le ciel soit la terre. Dans l'Apocalypse, la fin du projet de Dieu, c'est la rencontre des deux.
2. Un héritage gardé dans les cieux : 1 Pierre 1:3-5
Un autre texte important est 1 Pierre 1:3-5 :
« Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ ! Selon sa grande miséricorde, il nous a fait naître de nouveau pour une espérance vivante, par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour un héritage impérissable, sans souillure, inaltérable, réservé dans les cieux pour vous. » — 1 Pierre 1:3-4.
À première lecture, on pourrait se dire : si l’héritage est “réservé dans les cieux”, alors les croyants sont destinés à vivre au ciel.
Mais est-ce vraiment ce que dit le texte ?
Pierre ne dit pas : “vous irez vivre dans les cieux”. Il dit que l’héritage est “réservé dans les cieux”. Autrement dit, cet héritage est gardé auprès de Dieu. Il est protégé, incorruptible, hors d’atteinte des puissances humaines, de la mort, de la persécution et de la corruption.
Le verset suivant confirme cette idée :
« Vous êtes gardés par la puissance de Dieu, au moyen de la foi, pour un salut prêt à être révélé dans les derniers temps. » — 1 Pierre 1:5.
L’héritage est donc gardé dans les cieux, mais il doit être révélé dans les derniers temps. L’accent du texte n’est pas mis sur le déplacement des croyants vers le ciel, mais sur la sécurité de leur espérance auprès de Dieu.
C’est une nuance très importante.
Pour bien comprendre prenons une image simple. Si quelqu’un dit qu’un héritage est conservé dans un coffre, cela ne veut pas dire que l’héritier doit vivre dans le coffre. Cela veut dire que l’héritage est protégé jusqu’au moment où il lui sera remis.
De la même manière, dire que l’héritage est gardé dans les cieux ne signifie pas obligatoirement que les croyants doivent vivre éternellement dans les cieux. Cela signifie que leur espérance est garantie par Dieu et qu’elle sera manifestée au moment voulu, à la fin des temps.
Notons encore une fois ici que Pierre ne distingue pas deux groupes dans ce passage. Il ne dit pas : certains croyants ont un héritage céleste, tandis que d’autres ont un héritage terrestre. Il s’adresse aux croyants comme à un seul groupe éprouvé, appelé à tenir dans la foi. (1 Pierre 1:1, 6-7 ; 2:11-12 ; 4:12-16). Dans ce contexte, il les rassure : leur héritage ne peut pas être détruit, volé, corrompu ou perdu. Il est gardé auprès de Dieu.
Donc 1 Pierre 1:3-5 parle bien d’une espérance gardée dans les cieux. Mais le texte ne formule pas deux espérances chrétiennes.
La question à poser est simple : Pierre parle-t-il d’un lieu où seuls certains chrétiens iront vivre, ou d’une espérance gardée par Dieu pour tous les croyants auxquels il écrit ?
Le passage répond plutôt dans le second sens. Chacun se fera son avis sur la question. Mais il est important de prendre le temps de lire chacun de ces textes et de se demander honnêtement ce que l'auteur voulait exprimer comme idée dans le contexte de l'époque et comment ces auditeurs l'auraient compris.
3. “Je vais vous préparer une place” : Jean 14:2-3
Venons-en maintenant à Jean 14:2-3. C’est probablement l’un des textes les plus spontanément utilisés pour parler d’une vie future au ciel.
Jésus dit à ses disciples :
« Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures. Sinon, vous aurais-je dit que je vais vous préparer une place ? Et lorsque je serai allé vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez vous aussi. » — Jean 14:2-3.
À première vue, on pourrait comprendre ce passage comme une description évidente du ciel : Jésus monte au ciel, prépare des demeures, puis emmène les croyants y vivre.
Mais là encore, il faut regarder le contexte.
Nous sommes ici dans un discours d’adieu. Jésus annonce son départ, sa mort prochaine, son retour vers le Père. Les disciples sont troublés. Ils ne comprennent pas ce qui va se passer. Jésus les rassure donc.
Le cœur du texte est cette phrase :
« afin que là où je suis, vous soyez vous aussi » — Jean 14:3.
L’enjeu principal du passage est donc relationnel : être avec Jésus. La promesse n’est pas d’abord une description de comment cela se passera au ciel, comme si Jésus parlait ici de résidences célestes réservées à une minorité. Il promet à ses disciples une communion durable avec lui.
L’expression “maison de mon Père” renvoie à la présence du Père. Quant au mot traduit par “demeures”, le grec monai, il évoque l’idée d’un séjour, d’une habitation, d’une relation stable. Ce mot revient d’ailleurs un peu plus loin dans le même chapitre, quand Jésus dit :
« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons notre demeure chez lui. » — Jean 14:23.
C’est très important.
Dans Jean 14:2, Jésus parle des “demeures” dans la maison du Père. En Jean 14:23, le Père et le Fils viennent faire leur “demeure” chez celui qui aime Jésus.
Le passage promet moins “un endroit précis après la mort” qu’une chose : la communion durable avec Dieu rendue possible par le départ de Jésus, et la certitude d’être finalement “avec lui” — une réalité que Jean comprend déjà comme commencée dans la présence spirituelle du Ressuscité.
Pour bien comprendre, sur le plan historico-critique, les premiers chrétiens étaient dans l'attente primitive d’un retour final.
Le commentaire rappelle un point de contexte : les premiers chrétiens attendaient un retour de Jésus « à la fin des temps » (attente eschatologique classique).
On peut y voir des points de contact avec 1 Thessaloniciens 4,16-17 : rassemblement final “avec le Seigneur”, mais sans que Jean se mette exactement à raconter la même chose. On examinera en détail ce passage par la suite.
Bien sûr, Jean 14 parle du départ de Jésus vers le Père. Il y a donc bien une dimension céleste. Mais le texte ne dit pas : certains disciples iront au ciel, tandis que d’autres auront une autre espérance sur terre.
Jésus parle à ses disciples comme à un groupe. Il les rassure tous. Il leur promet qu’ils ne seront pas abandonnés. Il leur annonce l’accès au Père par lui :
« Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne vient au Père sinon par moi. » — Jean 14:6.
Au-delà de cela, Jean 14 ne démontre pas deux espérances. Il affirme que les disciples auront part à la présence du Christ et du Père. Et ils verront son plein accomplissement lors de son retour et de l'avènement de la Nouvelle Jérusalem.
La question à laquelle répond le passage est donc “comment les disciples seront-ils unis à Jésus malgré son départ ?”
Et la réponse est : par sa mort, sa résurrection, son retour vers le Père, l’envoi de l’Esprit, et la promesse d’être avec lui à nouveau.
4. “Vous siégerez sur des trônes” : Luc 22:28-30
Un autre texte parfois utilisé concerne la promesse faite aux apôtres lors du dernier repas :
« Vous, vous êtes ceux qui avez persévéré avec moi dans mes épreuves ; et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon Royaume, et que vous soyez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. » — Luc 22:28-30.
Ici, Jésus parle aux apôtres. Il leur promet une fonction particulière dans le Royaume : siéger sur des trônes et juger les douze tribus d’Israël.
Mais que prouve ce passage exactement ?
Il parle d’abord du rôle apostolique des Douze dans la restauration finale du peuple de Dieu. Dans l’espérance juive du Ier siècle, le Royaume de Dieu implique la restauration d’Israël, le règne messianique, la justice de Dieu et le renversement des puissances injustes.
Quand Jésus promet aux apôtres de juger les douze tribus d’Israël, il leur donne une fonction d’autorité dans ce Royaume.
Mais le texte ne fait pas mention ici des 144 000, ni n'évoque le chapitre 7 d'Apocalypse. Et surtout il ne distingue pas deux espérances, ni que seuls certains chrétiens vivront au ciel tandis que les autres resteront sur terre.
Il affirme simplement que les apôtres, parce qu’ils ont persévéré avec Jésus, participeront à son règne.
Il faut aussi préciser le sens du mot “juger”. Dans la Bible, juger ne signifie pas seulement condamner depuis un tribunal. Le verbe peut aussi signifier gouverner, conduire, administrer la justice, restaurer l’ordre au nom de Dieu.
Les juges d’Israël, dans l’Ancien Testament, n’étaient pas seulement des magistrats ; ils étaient aussi des chefs suscités pour délivrer et guider le peuple.
Luc 22:30 parle donc d’une fonction dans le Royaume.
Pour un auditeur juif du Ier siècle, cette promesse évoquait d’abord la participation des apôtres à la restauration messianique d’Israël. Pour les communautés chrétiennes de la fin du Ier siècle, cette image pouvait aussi prendre une portée plus large : les apôtres sont les témoins fondateurs du peuple renouvelé de Dieu.
Mais dans aucun cas le passage ne démontre une doctrine des deux espérances.
La question que je te pose est simple : pourquoi utiliser une promesse faite aux Douze, dans le contexte du dernier repas, pour construire une doctrine portant sur deux groupes de chrétiens que le texte ne mentionne pas ?
5. “Notre citoyenneté est dans les cieux” : Philippiens 3:20-21
Venons-en maintenant à Philippiens 3:20-21. Ici, l’argument est même assez paradoxal, parce que le texte parle bien des cieux, mais son mouvement n’est pas celui que l’on imagine souvent.
Paul écrit :
« Quant à nous, notre citoyenneté est dans les cieux ; de là nous attendons comme Sauveur le Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre corps humilié pour le rendre conforme à son corps glorieux. » — Philippiens 3:20-21.
Le texte dit bien que notre citoyenneté est dans les cieux. Mais que dit-il ensuite ? Il dit que c’est “de là” que nous attendons le Seigneur Jésus-Christ.
Le mouvement du texte n’est donc pas : nous quittons la terre pour monter au ciel. Le mouvement est que le Sauveur Jésus vient des cieux pour transformer notre corps.
Et que transforme-t-il ? Notre corps humilié. Il le rend conforme à son corps glorieux. Paul ne parle donc pas ici d’une existence désincarnée ou immatérielle dans le ciel. Il parle de transformation corporelle, de résurrection, de glorification. Et c'est là qu'il faut que tu sois très attentif.
C’est exactement ce qu’il développe ailleurs, notamment en 1 Corinthiens 15. Ce chapitre semble répondre à des conceptions erronées que certains Corinthiens avaient sur la résurrection. Paul insiste : l’espérance chrétienne n’est pas simplement la survie de l’âme (au sens platonicien) mais elle est plutôt la résurrection des morts, avec des vrais corps.
On a pu rapidement parler de ce passage, bien que nous considérions que le passage d'1 Corinthiens 15 mérite un article dédié à part entière.
Il écrit :
« Le Christ s’est réveillé d’entre les morts, prémices de ceux qui se sont endormis. » — 1 Corinthiens 15:20.
Puis il précise l’ordre :
« Chacun en son rang : Christ comme prémices, puis ceux qui appartiennent au Christ, lors de sa venue. » — 1 Corinthiens 15:23.
Paul ne dit pas : une partie des croyants ressuscite pour le ciel, et une autre partie reçoit une autre espérance. Il dit que Christ constitue les prémices, puis ceux qui appartiennent au Christ seront relevés lors de sa venue.
Il développera ensuite l’idée d’un corps transformé :
« Il est semé corruptible, il se réveille incorruptible ; il est semé méprisable, il se réveille glorieux ; il est semé faible, il se réveille plein de force. » — 1 Corinthiens 15:42-43.
Et encore :
« Nous serons tous changés. » — 1 Corinthiens 15:51.
Cette idée apparaît aussi dans 1 Thessaloniciens 4:13-18, un texte que Paul écrit probablement avant 1 Corinthiens. Il y explique que les morts en Christ se relèveront d’abord, puis que les vivants seront réunis avec eux pour être avec le Seigneur. Paul y explique que les croyants ressusciteront avec un corps transformé, pleinement adapté à la vie éternelle, renouvelé par l'Esprit.
Comme le précise N. T. Wright exégète du Nouveau Testament reconnu :
« Le chrétien attend la venue du Roi depuis le ciel, comme les citoyens d'une colonie romaine attendaient la venue de l'Empereur - pas pour aller à Rome, mais pour recevoir le Roi dans leur ville »
Cette citation nous permet de bien saisir l'arrière-plan culturel de l'époque et ce que pouvait comprendre les premiers auditeurs du texte. L’image de la citoyenneté fonctionne plutôt comme celle d’une colonie : le but n’est pas que la colonie retourne à la capitale, mais que la puissance de la capitale vienne transformer la colonie.
Cette image était particulièrement parlante pour les Philippiens. Philippes était une colonie romaine, fortement marquée par la culture impériale.
Après la bataille de Philippes (42 av. n. è.), Octave/Auguste y installa des vétérans romains, et la ville reçut le statut de colonie avec le ius Italicum.
Cela signifiait que Philippes bénéficiait d’un statut privilégié, comme une sorte de « petite Rome » en Macédoine. Au-delà de sa grande capacité d'adaptation, Paul joue donc sur cet arrière-plan intéressant si les Philippiens savent ce que signifie appartenir symboliquement à Rome tout en vivant loin de Rome, ils peuvent aussi comprendre ce que signifie avoir sa citoyenneté dans les cieux tout en vivant encore sur la terre.
Wright parle ainsi de l’Église comme d’une “colonie du ciel” (Paul for Everyone: The Prison Letters, p. 126-127). La Bible d'Étude des Témoins de Jéhovah évoque par ailleurs ce fait sans en saisir pleinement la signification et son application à tous les croyants en Christ.
Cela correspond très bien au contexte de Philippes. Philippes était une colonie romaine. Dire “notre citoyenneté est dans les cieux” n’appelait donc pas nécessairement l’idée de s'échapper de la terre, mais celle de vivre dès maintenant sous une autre souveraineté, dans l’attente du vrai Sauveur (voir l'article La résurrection : quand et comment selon Paul ? — Première partie).
Paul exprima par ailleurs, une idée similaire dans sa deuxième épître aux Corinthiens lorsqu'il dit :
'Nous savons, en effet, que si notre habitation terrestre, qui n'est qu'une tente, est détruite, nous avons dans le ciel un édifice qui est l'œuvre de Dieu, une habitation éternelle qui n'est pas faite par la main de l'homme. Et nous gémissons dans cette tente, avec l'ardent désir de revêtir notre domicile céleste, [litt. qui vient du ciel] '
— 2 Corinthiens 5:1-2
Conclusion
Qu'avons-nous vu jusqu'ici ?
Nous avons vu que le Nouveau Testament parle bien de réalités célestes. Il serait malhonnête de le nier. Il parle d’un appel céleste, d’un héritage gardé dans les cieux, d’une demeure auprès du Père, d’une citoyenneté dans les cieux, et de l’attente du Seigneur venant du ciel.
Mais la vraie question n’est pas là.
La vraie question est : ces textes enseignent-ils clairement deux espérances chrétiennes séparées, l’une céleste pour un petit groupe, l’autre terrestre pour les autres croyants ?
Et jusqu’ici, le constat est assez frappant : aucun des passages examinés ne formule cette distinction. C'est essentiel à retenir.
Hébreux 3:1 parle d’un appel céleste, mais il s’adresse à un seul groupe de croyants, appelés ensemble à persévérer en Christ, évoque l'origine de l'appel et non la destination finale. C'est un appel qui vient du ciel et non un appel pour aller au ciel. C'est là toute la différence.
Dans la même idée, 1 Pierre 1:3-5 parle d’un héritage gardé ou préservé dans les cieux, mais il ne dit pas que les croyants doivent aller vivre dans les cieux ; il insiste plutôt sur la sécurité de cette espérance auprès de Dieu.
Jean 14:2-3 parle de la maison du Père et des demeures, mais le cœur du texte est la communion avec Jésus : « afin que là où je suis, vous soyez vous aussi ».
Par ailleurs, Luc 22:28-30 promet aux apôtres une fonction particulière dans le Royaume, mais ne parle ni des 144 000, ni d’une grande foule terrestre, ni de deux catégories de chrétiens.
Quant à Philippiens 3:20-21, le mouvement du texte n’est pas celui de croyants qui quittent la terre pour monter au ciel, mais celui du Sauveur qui vient des cieux pour transformer notre corps.
Si l'on prend du recul sur l'ensemble de ces textes, une même idée se répète, presque à l'identique, à chaque fois. L'organisation utilise un passage pour appuyer l'idée de deux espérances. Mais une fois replacé dans son contexte rédactionnel et son intention théologique, il ne dit rien de tel. Il parle d'origine céleste, de garantie céleste, de qualité céleste de l'espérance chrétienne — jamais de destination céleste réservée à une partie seulement des croyants.
C'est essentiel de comprendre ces textes dans leur contexte d'origine avant de les relier entre eux, afin d'y comprendre ensuite l'idée globale qui ressort de ces textes à travers l'ensemble de l'Écriture.
Comme dit au début de cet article il faut accepter de ralentir. On peut toujours construire une doctrine en reliant plusieurs textes entre eux, qui n'ont parfois rien à voir. Lire la Bible sérieusement, ce n’est pas seulement assembler des versets ; c’est aussi respecter ce que chaque passage dit dans son contexte, avec ses mots, son objectif et sa logique propre.
Tout en sachant, que les premiers auditeurs respectifs pouvaient être très différents en fonction des milieux et des enjeux de l'époque.
Pour l’instant, une chose semble claire : les textes étudiés ne nient pas la dimension céleste de l’espérance chrétienne. Au contraire, ils la confirment. Mais ils ne disent pas que cette espérance céleste serait réservée à une minorité de croyants, pendant qu’une autre majorité aurait une espérance différente.
L’espérance chrétienne apparaît plutôt comme une réalité venue de Dieu, garantie par Dieu, centrée sur le Christ, et orientée vers son retour. Elle ne se réduit pas à la question : « Qui va au ciel et qui reste sur terre ? » Elle pose une question plus profonde : que veut accomplir Dieu pour son peuple, pour la création, et pour l’humanité ?
C’est cette question qu’il faudra poursuivre.
L'espérance chrétienne est céleste dans son origine et terrestre dans son accomplissement, parce qu'elle vise la résurrection, la nouvelle création, et l'habitation de Dieu avec les humains — c'est-à-dire précisément la réunion du ciel et de la terre dont parle l'ensemble du Nouveau Testament.
Le ciel n'est donc pas le lieu où l'on va vivre, que l'on va occuper, mais le lieu de la rencontre avec le Christ voir : La résurrection : quand et comment selon Paul ? — Première partie.
Mais nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, et dans ceux-ci habitera la justice. - 2 Pierre 3:13
Cependant il reste encore des textes importants à examiner sur la résurrection, la transformation du corps, la libération de la création, le règne des croyants, mais aussi les passages souvent cités comme le « petit troupeau » et les « autres brebis ». Ces thématiques méritent qu'on s'y attarde sans imposer des doctrines préétablies.
Car les Témoins de Jéhovah n'ont pas pleinement saisi comment sera le monde à venir, restauré par Dieu dans lequel régneront l'amour et la justice. Alors, la Bible enseigne-t-elle vraiment deux espérances chrétiennes ? Ou avons-nous parfois appris à lire dans les textes une distinction qu’ils ne formulent jamais clairement ?
C’est ce que nous continuerons à examiner dans la suite.
Sources
Richard Bauckham, The Theology of the Book of Revelation, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
Sylvain Romerowski, Les nouveaux cieux et la nouvelle terre, série “L’espérance chrétienne”, Institut biblique de Nogent, 2023.
Sylvain Romerowski, Commentaire sur l’Apocalypse de Jean. La victoire de l’Agneau et de ses rachetés, Charols, Excelsis / Institut biblique de Nogent, 2020.
Karen H. Jobes, 1 Peter, Baker Exegetical Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Baker Academic, 2005.
Craig S. Keener, The Gospel of John: A Commentary, Peabody, Hendrickson, 2003 ; voir aussi son article explicatif sur Jean 14:2-3.
N. T. Wright, Paul for Everyone: The Prison Letters, London, SPCK, 2002.
N. T. Wright, Surprised by Hope, London, SPCK, 2007.
Gordon D. Fee, Paul’s Letter to the Philippians, New International Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1995.
Anthony C. Thiselton, The First Epistle to the Corinthians, New International Greek Testament Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 2000.
Douglas J. Moo, The Epistle to the Romans, New International Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1996.
David E. Aune, Revelation 1–5 ; Revelation 6–16 ; Revelation 17–22, Word Biblical Commentary, Dallas / Nashville, Word Books / Thomas Nelson, 1997-1998.
Craig R. Koester, Revelation: A New Translation with Introduction and Commentary, Anchor Yale Bible 38A, New Haven/London, Yale University Press, 2014.
G. K. Beale, The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text, New International Greek Testament Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 1999.
Pierre Prigent, L’Apocalypse de Saint Jean, Genève, Labor et Fides, 2000.
Camille Focant, « La structure et l’interprétation de l’Apocalypse de Jean. Une proposition », Revue théologique de Louvain 44/4, 2013, p. 518-538.