Les Témoins de Jéhovah utilisent Romains 6:7 pour expliquer que la mort physique acquitte une personne de ses péchés. L’idée est assez simple : puisque « le salaire que paie le péché, c’est la mort » (Romains 6:23), alors celui qui meurt aurait payé sa dette. Une fois mort, son passé d’humain imparfait ne témoignerait plus contre lui.
C’est ainsi que la note d’étude de la Traduction du monde nouveau explique Romains 6:7 : la personne morte aurait « entièrement purgé la peine qu’elle méritait », et son passé imparfait ne témoignerait plus contre elle.
À première vue, cette lecture peut sembler logique. Paul dit bien : « celui qui est mort est acquitté de son péché ». Et quelques versets plus loin, il ajoute : « le salaire payé par le péché, c’est la mort » (Romains 6:23).
Mais la vraie question à se poser est, de quelle mort Paul parle-t-il en Romains 6:7 exactement ? Examinons cela sur le plan exégétique.
Parle-t-il de la mort physique de tous les humains ? Ou parle-t-il de la mort spirituel du croyant avec Christ, dans le cadre du baptême, de l’union au Christ et de la libération du pouvoir du péché ?
Pour répondre correctement, il faut relire le verset dans son contexte rédactionnel et sur le développement que Paul fait ici.
1. Le contexte : Paul répond à une objection
Romains 6 ne commence pas par une réflexion générale sur ce qui arrive aux morts, de plus Paul ne traite pas ici de la résurrection des justes et des injustes. Et il ne cherche pas non plus à expliquer si les péchés d’une personne sont juridiquement annulés au moment de sa mort physique. Ce n'est pas le sujet.
La réflexion est plus profonde.
Paul vient de parler de la grâce de Dieu en Christ. Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé (Romains 5:20). Mais cette affirmation peut provoquer une objection : si la grâce de Dieu est si grande, pourquoi ne pas continuer à pécher pour que la grâce soit encore plus visible ?
Paul pose donc la question :
« Que dirons-nous donc ? Allons-nous demeurer dans le péché pour que la grâce abonde ? » — Romains 6:1.
Et il répond immédiatement :
« Certainement pas ! Nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore en lui ? » — Romains 6:2.
Voilà le vrai sujet du passage : les croyants sont morts au péché. Paul ne parle pas d’abord de la mort physique de l’humanité en général. Il parle de ceux qui appartiennent au Christ et qui, par leur union avec lui, ne peuvent plus continuer à vivre sous la domination du péché.
Douglas Moo, dans son commentaire sur Romains, résume bien la structure et l'idée globale du passage : Romains 6:1-14 traite de la liberté à l’égard de l’esclavage du péché, précisément par l’union du croyant avec Christ dans sa mort et sa vie nouvelle.
Donc dès le départ le contexte oriente la lecture assez clairement. Paul ne dit pas : « lorsqu’un humain meurt physiquement, il est acquitté de tous ses péchés ». Il dit : « nous sommes morts au péché ; comment continuerions-nous à vivre en lui ? »
2. Mourir avec Christ
Paul explique ensuite ce qu’il veut dire :
« Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés en Christ Jésus, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme Christ a été relevé d’entre les morts par la gloire du Père, nous aussi nous marchions en nouveauté de vie. » — Romains 6:3-4.
Le langage que Paul utilise ici est très clair, il parle du baptême, de l’union avec Christ, de la participation à sa mort et de la marche dans une vie nouvelle, la vie du chrétien que l'on est appelé à suivre.
La mort dont il parle n’est donc pas simplement la mort biologique. C’est la mort du croyant avec Christ. Le croyant est uni au Christ crucifié. Il participe à sa mort pour ne plus vivre sous l’ancien régime du péché.
C’est pourquoi Paul poursuit :
« Si nous avons été unis à lui dans une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi dans une résurrection semblable à la sienne. » — Romains 6:5.
Nous retrouvons ici un thème très important chez Paul : l’union avec Christ. Le croyant n’est pas simplement quelqu’un qui admire Jésus ou qui accepte une doctrine. Il est uni au Christ dans sa mort et dans sa résurrection.
N. T. Wright insiste souvent sur ce point, en effet il explique que dans Romains 6, Paul demande aux croyants de se considérer comme morts au péché et vivants pour Dieu en Christ, parce qu’ils ont été unis au Christ dans sa mort et dans sa vie nouvelle.
Autrement dit, Romains 6 parle de l’existence chrétienne. Paul explique ce que signifie appartenir au Christ : mourir à l’ancien ordre dominé par le péché, et vivre désormais pour Dieu.
3. « Celui qui est mort est acquitté de son péché »
Nous arrivons maintenant au verset 7 :
« Car celui qui est mort est acquitté de son péché. » — Romains 6:7, TMN.
Ou, selon d’autres traductions :
'En effet, celui qui est mort est libéré du péché. ' — Romains 6:7, Louis Segond 21.
Le mot traduit par « acquitté » peut avoir une nuance juridique. Mais dans le contexte Paul parle d'une libération. Le péché est présenté comme une puissance qui dominait l’être humain, presque comme un maître qui tenait ses esclaves sous son autorité.
Le verset précédent le montre :
« Notre vieille personnalité a été clouée au poteau avec lui afin que notre corps pécheur soit rendu impuissant, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché. » — Romains 6:6, TMN.
Le contexte immédiat est donc celui de l’esclavage au péché. Le problème n’est pas seulement : « ai-je une dette juridique ? » mais surtout « sous quelle domination est-ce que je vis ? ». Et c'est précisément à ça que Paul répond, celui qui est mort avec Christ n’est plus sous l’autorité du péché. Le péché n’a plus le droit de régner sur lui comme avant.
C’est pour cela que Romains 6:7 ne doit pas être isolé du verset 6. Paul dit :
Nous avons été crucifiés avec Christ.
Notre ancien homme a été crucifié.
Nous ne sommes plus esclaves du péché.
Car celui qui est mort est libéré du péché.
Le « mort » du verset 7, dans le contexte, c’est donc celui qui est mort avec Christ. Il s'agit avant tout d'une mort spirituelle, celle des croyants en Christ, en effet c’est par la participation à la mort du Christ que les croyants sont libérés du péché, qui est compris par Paul comme une puissance dominante.
4. Le problème de la lecture des Témoins de Jéhovah
La difficulté de la lecture des Témoins de Jéhovah est qu’elle prend une phrase de Romains 6:7 et l’applique à la mort physique en général. C'est ce qu'on appelle communément du cherry-picking, on sélectionne certains faits ou arguments en ignorant le contexte auquel ils appartiennent et le discours dans lequel ils se situent.
L’idée devient alors : lorsqu’une personne meurt, elle a payé le salaire du péché ; elle est donc acquittée de ses péchés passés. Cette lecture sert ensuite à expliquer que les ressuscités reviendront avec une sorte de nouveau départ, puisqu’ils ne seraient plus jugés sur leurs fautes commises avant leur mort. Le problème c'est que si on réexamine le contexte, le verset ne dit absolument pas cela, et donc tout le reste du raisonnement n'a plus lieu d'être.
Mais ce n’est pas la question que Paul traite en Romains 6.
Paul ne parle pas ici de la situation de tous les morts avant la résurrection. Il ne parle pas du jugement final. Il ne parle pas des « justes et des injustes » d’Actes 24:15. Il parle des croyants baptisés en Christ, morts avec Christ, et appelés à ne plus vivre dans le péché.
C’est un point essentiel à comprendre.
Si Romains 6:7 voulait vraiment dire que la mort physique de tout individu l'acquitte automatiquement de ses péchés, alors Paul serait en train de formuler une règle universelle sur tous les humains de toutes les époques. Mais tout le passage montre qu’il parle de ceux qui sont unis au Christ.
Le « nous » domine le passage : « Nous qui sommes morts au péché… » ; « Nous avons été baptisés en Christ… » ; « Nous avons été ensevelis avec lui… » ; « Nous avons été unis à lui… » ; « Notre vieille personnalité a été clouée avec lui… »
Paul parle de l’expérience chrétienne, pas d’un principe applicable à l’humanité entière. Voilà pourquoi la lecture des Témoins de Jéhovah pose problème sur le plan exégétique. On est dans le cas typique : « d'un texte hors de son contexte, est un prétexte ».
À propos
Avant d’aller plus loin, il faut rappeler un point simple, Paul n’a pas écrit sa lettre avec nos découpages modernes en chapitres et en versets. Ces repères sont très utiles pour retrouver rapidement un passage. Mais ils peuvent aussi nous piéger. Romains 6:7 n’a donc pas été écrit comme une phrase isolée. C’est une phrase situé dans un raisonnement. Si on la détache de ce raisonnement, on risque de lui faire dire autre chose que ce que Paul voulait dire.
Les divisions en chapitres sont généralement associées à Étienne Langton, au début du XIIIe siècle. La numérotation moderne des versets dans le Nouveau Testament est surtout liée à Robert Estienne, au XVIe siècle.
5. Le salaire du péché, c’est la mort
On pourrait répondre : mais Paul dit bien en Romains 6:23 que « le salaire payé par le péché, c’est la mort ». C’est vrai et ce verset est très important. Mais là encore, il faut regarder la phrase entière :
« Car le salaire payé par le péché, c’est la mort, mais le don que Dieu donne, c’est la vie éternelle par Christ Jésus notre Seigneur. » — Romains 6:23.
Paul oppose deux maîtres, deux régimes, deux issues : le péché conduit à la mort, mais Dieu donne la vie éternelle en Christ.
Romains 6:23 ne signifie pas que la mort physique règle le problème du péché et suffit à acquitter l’être humain devant Dieu. Si c’était le cas la mort serait presque une solution salvifique (qui a le pouvoir de sauver) en elle-même. Mais ce n’est pas ce que dit Paul, au contraire pour lui le salut vient de Dieu, par Christ. La mort est le salaire du péché ; la vie éternelle est le don de Dieu. Ce n’est pas la mort qui sauve. C’est Dieu qui donne la vie en Christ.
C’est pourquoi il faut faire attention à ne pas transformer Romains 6:23 en équation simpliste du type : péché = mort = dette payée = péchés annulés. Paul dit plutôt que le péché conduit à la mort, il en est la conséquence, tandis que Dieu donne la vie éternelle par Jésus-Christ.
La différence est importante. La mort est le résultat ou le produit du péché.
À savoir
Le mot « salaire » signifie quelque chose de dû. Servir le péché conduit logiquement à la mort. Cette « mort » désigne d’abord la rupture avec Dieu, déjà présente, et non seulement une mort biologique future. Cela dit dans la pensée de Paul la mort spirituelle englobe aussi la mort physique et s’inscrit dans une perspective eschatologique plus large. Autrement dit, la séparation d’avec Dieu commence maintenant et trouve son accomplissement final.
6. Alors que veut dire Paul ?
Romains 6:7 signifie donc que celui qui est mort avec Christ est libéré du péché.
Paul ne dit pas que le chrétien ne sera plus jamais tenté. Il ne dit pas non plus qu’il ne commettra plus jamais aucun péché. La suite du chapitre montre même qu’il doit encore lutter :
« Que le péché ne continue donc pas à régner dans vos corps mortels. » — Romains 6:12.
Si Paul doit dire cela, c’est bien que le croyant peut encore être tenté de se soumettre au péché. Mais quelque chose a changé : le péché n’est plus son maître légitime.
Avant, le croyant appartenait à l’ancien monde dominé par Adam, le péché et la mort. Maintenant, il appartient au Christ. Il est passé sous un nouveau règne : celui de la grâce, de la justice et de la vie.
C’est le sens théologique profond du passage.
Romains 6 ne dit pas seulement : « essayez de mieux vous comporter ». Paul leur rappelle leur identité : vous êtes morts avec Christ et vous êtes vivants pour Dieu. En conséquence, vous n’appartenez plus au péché, donc ne vivez pas comme si le péché était encore votre maître.
C’est pourquoi il écrit :
« Vous aussi, considérez-vous comme morts par rapport au péché, mais vivants par rapport à Dieu par Christ Jésus. » — Romains 6:11.
Ce verset résume tout le passage. Le chrétien doit vivre à partir de ce que Dieu a déjà fait en Christ. Il ne lutte pas contre le péché pour essayer d’être libéré. Il lutte parce qu’il a déjà été libéré du règne du péché en Christ.
À retenir
Dans Romains 6, Paul ne parle pas de la mort physique comme d’un mécanisme qui efface automatiquement les péchés passés. Il parle de la mort du croyant avec Christ, il n’est plus sous l’autorité du péché, il appartient désormais au Christ.
L'idée chez Paul n’est pas de dire : « que se passe-t-il juridiquement quand un être humain meurt ? » Mais plutôt et simplement « comment un chrétien peut-il continuer à vivre dans le péché alors qu’il est mort avec Christ et qu’il appartient désormais à une vie nouvelle ? »
7. Pourquoi cette nuance est importante pour la résurrection ?
Cette question rejoint directement les articles précédents sur la résurrection, ci-dessous :
La résurrection : quand et comment selon Paul ? — Première partie
La résurrection : quand et comment selon Paul ? — Deuxième partie
La résurrection : quand et comment selon le livre de l’Apocalypse ? — Troisième partie
Si l’on comprend Romains 6:7 comme une règle universelle selon laquelle la mort physique acquitte automatiquement l’être humain de ses péchés passés, alors on peut construire un scénario où les ressuscités reviennent sans que leur passé soit réellement pris en compte, puis sont jugés surtout selon ce qu’ils feront après leur résurrection.
Mais Romains 6 ne dit pas cela. Paul parle de ceux qui sont morts avec Christ et qui vivent maintenant pour Dieu. Son sujet n’est pas le statut juridique de tous les humains morts au moment de la résurrection, mais la nouvelle vie du croyant uni au Christ, dès maintenant.
Cela ne veut pas dire que Dieu serait injuste avec ceux qui ressuscitent ou qu’il faudrait imaginer un jugement cruel où aucune miséricorde n’est possible. Le problème n’est pas là. Le problème est une nouvelle fois encore méthodologique, car on ne peut pas utiliser Romains 6:7 comme une preuve que la mort physique efface automatiquement les péchés passés de tous les humains. Ce n’est pas ce que Paul est en train d’expliquer. Romains 6:7 ne doit pas être isolé de son contexte.
Dans le Nouveau Testament, le jugement final reste bien lié aux œuvres, à la vérité de la vie humaine, et à la réponse à Dieu. Jésus parle d’une résurrection de vie et d’une résurrection de jugement (Jean 5:28-29). Paul parle d’une résurrection des justes et des injustes (Actes 24:15). Apocalypse 20 parle de morts jugés selon leurs œuvres.
Attention, cela ne veut pas dire que le salut est gagné par les œuvres, mais le jugement révèle la vérité d’une vie, et donc les œuvres y apparaissent comme témoignage de ce qu’une personne a réellement été.
« C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu ; ce n’est pas par les œuvres, afin que personne ne puisse se glorifier. » — Éphésiens 2:8-9.
Mais le Nouveau Testament dit aussi que le jugement final prend en compte les œuvres, non pas comme si elles “achetaient” le salut, mais parce qu’elles manifestent la réalité de la foi, de l’orientation de la vie, et de la réponse à Dieu.
« Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. » — Romains 2:6.
Ou encore :
« Il nous faut tous comparaître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive selon ce qu’il aura fait, soit en bien, soit en mal, pendant qu’il était dans son corps. » — 2 Corinthiens 5:10.
Conclusion
Romains 6:7 est un verset important, mais il doit être lu dans son contexte. Un rappel à toi lecteur, avant d'interpréter un passage, ne le lis pas isolément mais prend en considération tout le développement de l'auteur et ceux dont il parle. On peut toujours faire dire tout et son contraire à un verset pris isolément pour ensuite construire toute une doctrine.
Paul répond à une objection : si la grâce abonde, peut-on continuer à pécher ? Sa réponse est catégorique : non, parce que les croyants sont morts au péché. Par le baptême, ils sont associés à la mort et à la résurrection du Christ. Leur ancienne appartenance au règne du péché est brisée.
Ainsi, « celui qui est mort est acquitté de son péché » ne signifie pas que la mort physique efface automatiquement les péchés passés de tous les humains. Cela signifie que celui qui est mort avec Christ est libéré du pouvoir du péché.
Le cœur du passage n’est pas de dire que la mort est un paiement automatique d’une dette. Le cœur du passage c’est l’union au Christ.
Le chrétien est mort avec Christ, afin de vivre avec lui. Il n’appartient plus à l’ancien règne du péché et de la mort. Il est appelé à marcher en nouveauté de vie, et ceux dès à présent, continuellement, même si cela est parfois difficile.
C’est cela que Paul voulait faire comprendre aux Romains.
Et c’est là que se trouve le message théologique profond du passage, en effet la grâce ne nous autorise pas à rester dans le péché. Elle nous fait passer, avec Christ, de l’esclavage à la liberté, de l’ancien monde à la vie nouvelle, de la domination du péché au service de Dieu.
Pour plus d'informations nous vous invitons à visionner cette vidéo de la chaîne BibleProject sur l'épître aux Romains 5-16 :
Sources
Douglas J. Moo, The Epistle to the Romans, New International Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1996 ; voir en particulier Romains 6:1-14.
James D. G. Dunn, Romans 1–8, Word Biblical Commentary, Dallas, Word Books, 1988 ; voir la section sur Romains 6:1-14.
Thomas R. Schreiner, Romans, Baker Exegetical Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Baker Academic, 1998.
N. T. Wright, Paul for Everyone: Romans, Part One, London, SPCK, 2004.
C. E. B. Cranfield, A Critical and Exegetical Commentary on the Epistle to the Romans, vol. 1, International Critical Commentary, Edinburgh, T&T Clark, 1975.
T. K. Y. Tsui, « Paul’s Notion of Death with Christ in Romans 6 », dans Matthew, Paul, and Others, Innsbruck University Press, 2019.
Traduction du monde nouveau, note d’étude sur Romains 6:7, JW.ORG.