Les deux témoins d’Apocalypse 11 ont reçu de nombreuses identités. Certains y ont reconnu Moïse et Élie, Élie et Hénoch, Pierre et Paul, ou encore deux prédicateurs devant apparaître à la fin des temps. D’autres ont appliqué cette vision à leur propre mouvement religieux.
Mais avant de chercher à les identifier précisément, il faut observer la manière dont la vision de Jean est construite. Les deux témoins ne sont pas simplement décrits comme deux individus ordinaires. Le texte leur associe plusieurs images bibliques : le temple, les chandeliers et les oliviers. Il leur attribue également des pouvoirs qui rappellent Moïse et Élie, avant de reprendre des éléments qui évoquent la mort du Christ et le relèvement des ossements desséchés d’Ézéchiel.
Tous ces éléments doivent être lus ensemble. Ce sont eux qui permettent de comprendre ce que représentent les deux témoins et pourquoi Jean raconte leur histoire.
1. Apocalypse 11 : une vision placée entre deux trompettes
Intéressons-nous d’abord à la place du chapitre 11 dans le livre de l’Apocalypse. Ce chapitre appartient à l’interlude qui sépare la sixième de la septième trompette. Comme au chapitre 7, que nous avons étudié dans l’article « Les 144 000 : lecture littérale ou symbolique ? Et pourquoi ? », le déroulement des visions est interrompu afin d’attirer l’attention du lecteur sur une scène essentielle. Cet interlude permet au lecteur de comprendre ce qui se joue derrière les jugements des trompettes : avant d’annoncer la victoire finale de Dieu, Jean montre la place du témoignage chrétien dans un monde qui lui résiste.
Au chapitre 10, Jean reçoit un petit rouleau qu’il doit manger. Il lui est ensuite annoncé :
« Il faut que tu prophétises de nouveau au sujet de beaucoup de peuples, de nations, de langues et de rois. » — Apocalypse 10:11.
Le chapitre suivant met précisément en scène cette mission prophétique lorsqu’elle rencontre l’opposition du monde. Nous sommes toujours dans un texte apocalyptique. Pour mieux comprendre le fonctionnement de ce genre littéraire, voir notre article « La résurrection : quand et comment selon le livre de l’Apocalypse ? ». Jean ne rédige pas un reportage anticipé ni un calendrier permettant d’identifier deux prédicateurs qui apparaîtraient plusieurs siècles plus tard. Il emploie des visions, des nombres symboliques et des images empruntées aux Écritures pour transmettre un message aux communautés chrétiennes de son temps.
La question principale n’est donc pas : « Quels seront les véritables noms de ces deux hommes ? » Elle est plutôt : « Que devient le témoignage de Dieu lorsqu’il se confronte à l’idolâtrie, à la persécution et au pouvoir de la bête ? »
2. Un temple protégé, mais une ville piétinée
Avant de présenter les deux témoins, Jean reçoit cet ordre :
« Lève-toi et mesure le sanctuaire de Dieu, l’autel et ceux qui y adorent. Mais le parvis extérieur du sanctuaire, laisse-le de côté et ne le mesure pas, car il a été donné aux nations ; elles fouleront aux pieds la ville sainte pendant quarante-deux mois. » — Apocalypse 11:1-2.
Le mot grec traduit par « sanctuaire », naos, désigne ici le temple proprement dit, c’est-à-dire l’espace associé à la présence de Dieu. Jean doit mesurer ce sanctuaire, l’autel, mais également « ceux qui y adorent ». La vision dépasse donc déjà la simple description d’un bâtiment.
Cette scène rappelle plusieurs passages des livres prophétiques de l’Ancien Testament. Dans Ézéchiel 40–42, un être céleste mesure le temple restauré avant que la gloire de Dieu y revienne. On retrouve une scène semblable dans Zacharie 2 : un homme mesure Jérusalem, tandis que Dieu promet d’être lui-même « une muraille de feu » autour de la ville.
Le fait de mesurer exprime l'idée d'un espace consacré à Dieu, placé sous son autorité et sa protection, et ne consiste pas simplement à relever les dimensions d’un bâtiment. Ce geste cherche à délimiter ce qui appartient à Dieu. Jean reprend ce langage en l’appliquant au sanctuaire, à l’autel et surtout « à ceux qui y adorent ». La vision dépasse la simple description d’un édifice. Le temple représente la communauté qui appartient à Dieu et vit en sa présence.
Cette lecture correspond bien à l’ensemble du livre de l’Apocalypse. Les croyants sont présentés comme un « royaume » et des « prêtres » en Apocalypse 1:6 et 5:10. Celui qui vainc peut devenir « une colonne dans le sanctuaire » de Dieu en Apocalypse 3:12. Enfin, la nouvelle Jérusalem ne possède aucun temple matériel, puisque Dieu et l’Agneau sont eux-mêmes son sanctuaire — Apocalypse 21:22.
Il faut aussi noter que le parvis extérieur est livré aux nations et la ville sainte est piétinée. Jean affirme donc simultanément deux réalités. Le peuple appartient à Dieu et son identité profonde ne peut pas être détruite. Mais ce même peuple reste exposé à l’humiliation, à la persécution et même à la mort.
La protection divine ne signifie pas que les croyants échapperont à toute souffrance. Elle garantit leur appartenance à Dieu, non leur immunité physique. Le sanctuaire demeure sous l’autorité divine, alors que la ville peut être foulée aux pieds. Le commentaire de Richard Bauckham comprend ainsi la mesure comme la préservation de la réalité intérieure de l’Église, tandis que son existence visible reste exposée à la persécution.
Ce paradoxe prépare directement l’histoire des deux témoins. Eux aussi sont gardés pendant leur mission, mais la bête finit par les mettre à mort.
À retenir
Le texte ne promet pas que le peuple de Dieu sera toujours protégé de la souffrance. Il affirme plutôt que la persécution ne peut pas détruire ce qu’il est aux yeux de Dieu.
La ville peut être piétinée et les témoins peuvent mourir, mais leur appartenance à Dieu et la vérité de leur témoignage demeurent intactes.
Les quarante-deux mois correspondent aux 1 260 jours durant lesquels les témoins prophétisent. Nous avons déjà étudié le caractère symbolique de cette durée dans notre article « Que représentent les 42 mois et les 1 260 jours dans l’Apocalypse ? ». Rappelons simplement qu’elle représente un temps de persécution réel, mais limité par Dieu.
3. Que représentent les deux témoins ?
Jean écrit ensuite :
« Je ferai prophétiser mes deux témoins pendant 1 260 jours, revêtus de sacs. » — Apocalypse 11:3.
Le mot grec traduit par « témoins » est martyres, pluriel de martys. C’est de ce terme que vient notre mot « martyr ». À l’origine, il désigne simplement une personne qui atteste publiquement quelque chose. Mais dans l’Apocalypse, le témoignage peut conduire à la mort. Jésus est appelé « le témoin fidèle » en Apocalypse 1:5. Antipas reçoit le même titre après avoir été tué à Pergame — Apocalypse 2:13.
Autrement dit, dans ce livre, rendre témoignage signifie prendre publiquement position pour Dieu et pour l’Agneau dans un monde qui leur résiste.
Mais pourquoi Jean voit-il précisément deux témoins ? Dans la tradition biblique, une accusation ne pouvait être établie sur la déclaration d’un seul témoin (Deutéronome 19:15). Le chiffre deux indique que le témoignage présenté par Jean est complet, suffisant et digne d’être entendu. Ce premier élément montre déjà que leur nombre possède une fonction symbolique. Jean ne choisit pas le chiffre deux au hasard.
Les témoins sont également « revêtus de sacs ». Dans les textes bibliques, porter un vêtement de sac exprime généralement le deuil, l’humiliation ou la repentance (1 Rois 21:27-29 ; Jérémie 4:8 ; 6:26 ; Esther 4:1-3 ; Jonas 3:5-10). Les prophètes pouvaient aussi utiliser ce vêtement pour accompagner un message de jugement (Ésaïe 20:2 ; Daniel 9:3-5). L'apparence des deux témoins correspond plutôt à la gravité de leur message : ils annoncent le jugement de Dieu et appellent les habitants de la terre à changer de conduite.
Les deux oliviers et les deux chandeliers
Mais Jean ne se contente pas de les présenter uniquement comme des « témoins ». Il ajoute :
« Ce sont les deux oliviers et les deux chandeliers qui se tiennent devant le Seigneur de la terre. » — Apocalypse 11:4.
Cette image provient directement du chapitre 4 du livre de Zacharie. Dans ce chapitre, le prophète voit un chandelier alimenté en huile par deux oliviers. Ces deux oliviers sont associés à Josué, le grand prêtre, et à Zorobabel, le gouverneur de Juda. Tous deux participent à la restauration de Jérusalem et du temple après l’exil à Babylone.
Au centre de cette vision se trouve cette déclaration :
« Ce n’est ni par la force ni par la puissance, mais par mon esprit. » — Zacharie 4:6.
Le message est de dire que la restauration du peuple de Dieu ne dépendra pas d’abord de la puissance politique ou militaire, mais de l’action de l’esprit de Dieu. Jean reprend cette vision, mais il la transforme. Dans Zacharie, le prophète voit un chandelier et deux oliviers. Dans l’Apocalypse, les deux témoins sont eux-mêmes décrits à la fois comme deux oliviers et comme deux chandeliers. Mais qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi cette transformation que fait l'auteur de l'Apocalypse est-elle importante ?
Parce que l’Apocalypse a déjà expliqué ce que représentent les chandeliers :
« Les sept chandeliers représentent les sept assemblées. » — Apocalypse 1:20.
Dans le langage symbolique propre au livre, les chandeliers représentent les communautés chrétiennes. Les deux témoins représentent le peuple de Dieu dans sa fonction prophétique, tout comme les chandeliers des premiers chapitres représentaient les Églises d’Asie Mineure. Richard Bauckham comprend les deux témoins comme l’Église rendant témoignage au monde.
Maintenant intéressons-nous à la suite du passage.
À qui ressemblent-ils ? Et pourquoi ?
Jean décrit ensuite les pouvoirs des témoins :
« Si quelqu’un veut leur faire du mal, un feu sort de leur bouche et dévore leurs ennemis. […] Ils ont le pouvoir de fermer le ciel pour qu’il ne tombe pas de pluie pendant les jours où ils prophétisent. Ils ont aussi le pouvoir de changer les eaux en sang et de frapper la terre de toutes sortes de fléaux. » — Apocalypse 11:5-6.
À qui cela vous fait-il penser ? Ces images rappellent immédiatement deux grandes figures prophétiques de l’Ancien Testament : Moïse et Élie. Élie avait annoncé au roi Achab qu’il ne tomberait ni pluie ni rosée sur Israël pendant plusieurs années (1 Rois 17:1). Il avait également fait descendre le feu contre les soldats envoyés pour l’arrêter (2 Rois 1:10-12). Moïse, quant à lui, avait changé l’eau du Nil en sang et frappé l’Égypte de plusieurs plaies — Exode 7–12.
Pour autant, faut-il en conclure que les deux témoins sont littéralement Moïse et Élie revenus sur terre ?
Jean construit plutôt le portrait des deux témoins à partir de ces deux modèles. Ils paraissent partager l'intégralité des pouvoirs qu'on leur attribue. Mais alors, pourquoi choisir précisément ces deux prophètes ?
Moïse s’est opposé à Pharaon, souverain de l’Égypte et symbole d’une puissance oppressive, ainsi qu’aux divinités auxquelles son pouvoir était associé. Élie s’est opposé au roi Achab, à Jézabel et au culte de Baal, dénonçant l’idolâtrie. Ces figures s'opposent respectivement au pouvoir jugé idolâtre et arrogant de leur temps. Tous deux représentent donc le prophète qui parle au nom de Dieu face à un pouvoir politique et religieux qui refuse de le reconnaître.
Ces figures peuvent à juste titre représenter l’ensemble de la révélation prophétique, la Loi et les Prophètes — Moïse et Élie apparaissant d’ailleurs ensemble lors de la transfiguration de Jésus. Dans Apocalypse 11, leurs traits sont réunis pour présenter le témoignage chrétien comme la continuation de la mission prophétique d’Israël.
Ainsi, les deux témoins ne sont pas deux individus précis, mais plutôt une construction symbolique. Le message central est que le témoignage chrétien peut être réduit au silence par la persécution, mais il sera confirmé par Dieu et vaincra. Le feu qui sort de leur bouche rappelle l'image employée dans cette parole adressée à Jérémie :
« Je fais de mes paroles dans ta bouche un feu. » — Jérémie 5:14.
L'auteur tente-t-il de nous montrer que leur puissance réside avant tout dans leur parole prophétique ? En effet, c'est par leur parole qu'ils dévoilent le mensonge, annoncent le jugement et placent chacun devant ses responsabilités. Ainsi leurs paroles « tourmentent » les habitants de la terre parce qu’elles dévoilent ce que ces derniers préféreraient ne pas entendre. Leur parole devient un jugement contre ceux qui la refusent.
À retenir
Les deux témoins ne sont pas simplement deux personnages précis qu'on devrait identifier dans l'avenir : Jean les décrit comme des chandeliers, image déjà utilisée pour les sept Églises d'Asie Mineure, et leur donne les traits de Moïse et d’Élie.
Ils représentent ainsi le peuple de Dieu lorsqu’il exerce sa mission prophétique : rendre témoignage, dénoncer l’idolâtrie et appeler à la repentance, même lorsque cette parole rencontre l’opposition.
4. La bête peut-elle réellement les vaincre ?
Jusqu’ici, personne ne semble pouvoir empêcher les deux témoins dans leur mission. Mais ils n'en demeurent pas moins vulnérables. En effet, au verset 7, la situation change brutalement :
« Quand ils auront achevé leur témoignage, la bête qui monte de l’abîme leur fera la guerre, les vaincra et les tuera. » — Apocalypse 11:7.
C’est ici la première fois qu'apparaît « la bête » dans le livre de l'Apocalypse, mais Jean ne s'y attarde pas encore. On trouvera une description détaillée au chapitre 13, où elle recevra également le pouvoir de « faire la guerre aux saints et de les vaincre » (Apocalypse 13:7). Pour en savoir plus sur son identité et son lien avec le pouvoir impérial romain, nous vous renvoyons donc à notre article consacré aux deux bêtes d’Apocalypse 13 :
« Apocalypse 13 : qui sont la bête sauvage et la bête à deux cornes ? — Première partie »
« Apocalypse 13 : que révèle réellement la marque de la bête et le nombre 666 ? — Deuxième partie »
Cependant la bête n’intervient que lorsque les témoins ont « achevé leur témoignage ». Elle peut les tuer, oui, mais elle ne réussira pas à les empêcher d'accomplir leur mission. Malgré le fait que la bête réussit à les vaincre ici-bas, ils sont victorieux aux yeux de Dieu et de l'Agneau. C'est une idée centrale dans le livre de l'Apocalypse, qui a par ailleurs déjà été abordée dans nos précédents articles. Voilà le cœur du message. Jésus lui-même avait été mis à mort. Aux yeux de ceux qui l’avaient condamné, son exécution pouvait sembler être une défaite définitive. Pourtant, l’Apocalypse le présente comme l’Agneau égorgé mais pourtant victorieux (Apocalypse 5:5-6). Les deux témoins se placent dans cette même continuité.
L’intention de l’auteur est d'encourager les communautés chrétiennes à tenir bon, en leur rappelant que, même s’ils sont persécutés et tués, leur témoignage aboutira à la victoire. Il nous faut donc éviter de projeter nos préoccupations modernes sur un texte ancien.
Quelle est « la grande ville » ?
Après leur mort, les corps des deux témoins restent exposés « sur la grande place de la grande ville, appelée symboliquement Sodome et Égypte, là même où leur Seigneur a été crucifié » — Apocalypse 11:8.
La mention du lieu où Jésus a été crucifié renvoie naturellement à Jérusalem, et plusieurs commentateurs comprennent effectivement « la grande ville » de cette manière. Jean ajoute ensuite que cette même ville est appelée « symboliquement » ou « spirituellement » Sodome et Égypte. Par là, il veut surtout nous faire comprendre ce que cette ville représente.
Sodome évoque une ville devenue symbole de corruption et de jugement. Ce rapprochement avec Jérusalem n’est d’ailleurs pas inventé par Jean, puisque dans Ésaïe 1:10, les chefs de Jérusalem peuvent être interpellés comme des « chefs de Sodome ». Ézéchiel 16 va encore plus loin en comparant longuement Jérusalem à Sodome, afin de dénoncer son infidélité.
L’Égypte évoque l’histoire de l’Exode. Elle représente la puissance qui opprime le peuple de Dieu et refuse d’écouter son prophète. Ce rapprochement prend tout son sens dans Apocalypse 11. Nous avons vu, quelques versets auparavant, que les deux témoins viennent justement d’être décrits avec les pouvoirs de Moïse. La ville où ils sont tués reproduit ainsi, symboliquement, l’attitude de l’Égypte face à Moïse.
L’expression « la grande ville » ne se limite pas à Apocalypse 11. Elle revient ensuite pour désigner Babylone :
« La femme que tu as vue, c’est la grande ville qui exerce la royauté sur les rois de la terre » — Apocalypse 17:18.
Dans le reste du livre, cette Babylone représente le système impérial associé à Rome, à son pouvoir, à son idolâtrie et à son opposition à ceux qui restent fidèles à l'Agneau. Jean semble donc volontairement superposer plusieurs images. Jérusalem rappelle le lieu où Jésus a été rejeté et mis à mort. Sodome évoque l’infidélité et le jugement de Dieu. L’Égypte représente l’oppression du peuple de Dieu. Et l’expression « la grande ville » prépare le lecteur à Babylone, symbole du pouvoir impérial hostile à Dieu.
Richard Bauckham, dans son commentaire, résume cette lecture en expliquant que la ville rappelle à la fois Jérusalem, l’Égypte et Babylone, et devient ainsi, dans la logique de la vision de Jean, le lieu où l’Église rend son témoignage au milieu de l’opposition. G. K. Beale considère que le passage dépasse ainsi la Jérusalem historique, la « grande ville » représente plus largement le monde qui rejette l’Agneau et se range du côté de la bête.
Tandis que d'autres chercheurs comme David Aune, Brian Blount ou encore Grant Osborne l’identifient principalement à la Jérusalem historique. Pour eux, l’expression hē polis hē megalē (« la grande ville »), qui apparaît à la fois en Apocalypse 11:8 puis en 17:18, peut recevoir un référent différent selon le contexte.
À retenir
L’expression “la grande ville” montre plutôt que Jean peut faire de plusieurs villes historiques les figures d’une même réalité, celle de la ville qui s’oppose à Dieu et persécute ses témoins.
Revenons à présent sur les deux témoins. Le texte nous dit que leurs corps restent sans sépulture pendant trois jours et demi. Dans le monde antique, refuser d’enterrer un mort constituait une humiliation extrême, afin de prolonger publiquement leur déshonneur.
Les « habitants de la terre » se réjouissent alors, organisent une fête et s’envoient des cadeaux :
« Parce que ces deux prophètes avaient tourmenté les habitants de la terre. » — Apocalypse 11:10.
Il est possible que Jean fasse ici un clin d’œil volontaire au livre d’Esther. À la fin du livre, après leur délivrance, les Juifs y célèbrent leur victoire en s’envoyant des présents (Esther 9:19, 22). Dans Apocalypse 11, la scène est en quelque sorte renversée. Ce sont les adversaires du peuple de Dieu qui célèbrent ce qu’ils pensent être leur délivrance. Mais leur fête ne va pas durer très longtemps.
Une victoire de courte durée
Trois jours et demi plus tard, la situation se renverse :
« Un souffle de vie venant de Dieu entra en eux, et ils se tinrent debout sur leurs pieds. Une grande crainte tomba sur ceux qui les virent. » — Apocalypse 11:11.
Cette image rappelle directement la vision des ossements desséchés d’Ézéchiel 37. Le prophète y voit un peuple comparé à des ossements sans vie, avant que Dieu fasse entrer son souffle en eux : « le souffle entra en eux ; ils prirent vie et se tinrent debout sur leurs pieds » — Ézéchiel 37:10.
Jean reprend ici presque les mêmes mots. Ceux que la bête semblait avoir définitivement vaincus sont relevés par Dieu. Les témoins entendent ensuite une voix venant du ciel leur dire : « Montez ici », puis ils montent dans une nuée sous les yeux de leurs ennemis — Apocalypse 11:12.
Le parallèle avec Jésus devient alors difficile à manquer. Les témoins ont rendu témoignage, ils ont été rejetés et mis à mort ; ils sont maintenant relevés et élevés. Jean ne raconte donc pas seulement leur retour à la vie, mais il montre leur réhabilitation. Leur mort semblait prouver que la bête avait gagné, mais Dieu renverse publiquement ce verdict. Comme le souligne Richard Bauckham, les témoins suivent Jésus dans sa mort puis partagent sa victoire sur la mort.
Après leur relèvement, un tremblement de terre frappe la ville et les survivants « furent saisis de crainte et donnèrent gloire au Dieu du ciel » — Apocalypse 11:13. Quelques chapitres auparavant, malgré les fléaux des trompettes, les humains « ne se repentirent pas » — Apocalypse 9:20-21. Ici, leur réaction est différente.
L’expression « donner gloire à Dieu » correspond à l’appel adressé plus loin aux nations en Apocalypse 14:6-7. Ce que les jugements seuls des chapitres précédents n’avaient pas réussi à produire, le témoignage fidèle qui mène à la mort finit par l’accomplir. La bête peut tuer les témoins, mais elle ne peut pas rendre leur témoignage faux. Aux yeux du monde, ils ont perdu ; dans la logique de l’Apocalypse, leur fidélité jusqu’à la mort révèle au contraire qui sont les véritables vainqueurs.
À savoir — Comment les Témoins de Jéhovah interprètent-ils les deux témoins ?
Les Témoins de Jéhovah proposent une lecture assez originale, que l’on peut qualifier d’historiciste. Selon leurs publications actuelles, ils représentent plus précisément « le petit groupe de frères oints qui dirigeait l’œuvre » autour de 1914. Dans leur lecture, les 1 260 jours correspondraient à une période de trois ans et demi commencée après l’établissement supposé du Royaume de Dieu au ciel en 1914. La mise à mort des témoins désignerait l’emprisonnement, en 1918, de plusieurs dirigeants de la Société Watch Tower, dont Joseph Rutherford, ainsi que l’affaiblissement de leur œuvre de prédication. Leur relèvement correspondrait à leur libération et à la réorganisation du mouvement en 1919.
La lecture proposée par les Témoins de Jéhovah réduit la vision destinée avant tout à encourager les croyants à tenir bon dans leur mission de rendre témoignage, à un bref épisode propre à l’histoire d’un mouvement apparu au XIXe siècle.
Cette interprétation isole quelques événements de l’histoire de la Watch Tower et les introduit dans une vision symbolique construite de manière à parler à ces premiers destinataires, c’est-à-dire aux communautés chrétiennes du Ier siècle. Cette interprétation dépend d’autant plus de l’idée que 1914 constituerait un événement décisif dans les prophéties bibliques.
Conclusion
Alors, qui sont les deux témoins ? Apocalypse 11 ne semble pas chercher à satisfaire notre curiosité sur l’identité de deux prédicateurs ou d'un groupe d'individus en particulier. Jean construit la figure des deux témoins à partir d’un ensemble d’images que ses lecteurs connaissent déjà, provenant à la fois des livres prophétiques de l'Ancien Testament mais aussi du parcours de Jésus lui-même.
Les deux témoins représentent ainsi le peuple de Dieu lorsqu’il accomplit sa mission prophétique dans le monde.
Ce qui intéresse Jean n’est pas tellement leur identité individuelle que leur fidélité. Ils peuvent être rejetés, humiliés et même tués. Naturellement aux yeux de la bête, cela ressemble à une victoire, mais le récit renverse constamment cette manière de voir les choses : le véritable vainqueur n’est pas nécessairement celui qui réussit à éradiquer son adversaire, mais celui qui refuse de renoncer à l'annonce de son témoignage.
C’est exactement ce que l’Agneau avait fait avant eux.
Et c’est probablement le message que Jean voulait laisser aux Églises qui lisaient son livre. Ainsi, il leur fait comprendre que dans un monde où les puissances semblent parfois avoir le dernier mot, la fidélité peut ressembler à une défaite. Mais dans la perspective de l’Apocalypse, c’est précisément cette fidélité qui finit par être reconnue comme la véritable victoire.
Sources
Texte biblique
Apocalypse 1:5, 20 ; 2:13 ; 5:5-6 ; 9:20-21 ; 10:8-11 ; 11:1-15 ; 13:7 ; 14:6-7 ; 17:18 ; 21:22.
Deutéronome 19:15.
Exode 7–12.
1 Rois 17–18 ; 2 Rois 1:10-12.
Ésaïe 1:1, 10.
Jérémie 5:14.
Ézéchiel 16 ; 37 ; 40–43.
Zacharie 2 ; 4.
Esther 9:19, 22.
Commentaires et études
Richard Bauckham, « Revelation », dans John Barton et John Muddiman (dir.), The Oxford Bible Commentary, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 1287-1306, particulièrement p. 1295-1296.
Richard Bauckham, The Theology of the Book of Revelation, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
G. K. Beale, The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text, New International Greek Testament Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 1999 ; voir notamment son commentaire d’Apocalypse 11 et, pour « la grande ville », p. 591-593. Sa lecture dépasse une identification strictement géographique à Jérusalem.
Craig R. Koester, Revelation: A New Translation with Introduction and Commentary, Anchor Yale Bible 38A, New Haven, Yale University Press, 2014, particulièrement son commentaire d’Apocalypse 10–11 ; il comprend notamment les deux témoins comme représentants de l’ensemble de l’Église et traite les 1 260 jours comme la durée symbolique de l’oppression.
David E. Aune, Revelation 6–16, Word Biblical Commentary 52B, Nashville, Thomas Nelson, 1998.
Pierre Prigent, L’Apocalypse de saint Jean, Commentaire du Nouveau Testament XIV, Genève, Labor et Fides, 2000.
Charles Homer Giblin, « Revelation 11.1–13: Its Form, Function, and Contextual Integration », New Testament Studies, vol. 30, no 3, 1984, p. 433-459.
Publications des Témoins de Jéhovah
Témoins de Jéhovah, « Qui sont les deux témoins mentionnés en Révélation chapitre 11 ? », La Tour de Garde, édition d’étude, 15 novembre 2014, p. 28-30, particulièrement p. 30.
Témoins de Jéhovah, « “Deux témoins” sont tués puis ressuscités », Cahier Vie chrétienne et ministère, décembre 2019, p. 3.
Témoins de Jéhovah, « La Révélation : ce qu’elle signifie pour toi aujourd’hui », La Tour de Garde, édition d’étude, mai 2022, § 15.